Le protocole d’accord signé entre le Gabon et Eramet prévoit 700 000 tonnes transformées par an, soit moins de 10 % de la production de la Comilog. Entre ambition industrielle, contraintes économiques et souveraineté minière, décryptage des enjeux.
Signé le 20 juillet 2026 à Paris, en marge de la visite d’État du Président gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema en France, le protocole d’accord entre l’État gabonais, Eramet et sa filiale Comilog marque une nouvelle étape dans la stratégie de valorisation locale du manganèse. Présenté comme un partenariat destiné à développer une chaîne de valeur industrielle au Gabon, le texte suscite néanmoins des interrogations sur sa portée réelle.
À la lecture des objectifs annoncés, un constat s’impose : la transformation locale envisagée demeure limitée au regard du volume de minerai extrait chaque année. L’accord prévoit une capacité de transformation de 700 000 tonnes par an, alors que la production annuelle de Comilog est estimée à environ 7,5 millions de tonnes.
Une transformation locale limitée à moins de 10 %
Les chiffres illustrent le décalage entre les ambitions affichées et la réalité industrielle.
Selon les données communiquées dans le protocole, 700 000 tonnes de minerai de manganèse pourraient être transformées localement chaque année.
Rapporté à une production annuelle de 7,5 millions de tonnes, cela représente 9,33 % de la production.
Autrement dit :
- Production annuelle : 7,5 millions de tonnes
- Transformation locale projetée : 700 000 tonnes
- Minerai exporté sous forme brute ou faiblement transformée : environ 6,8 millions de tonnes
- Part transformée au Gabon : 9,33 %
- Part restant destinée à l’exportation : 90,67 %
Ces chiffres montrent que la majeure partie de la valeur ajoutée continuerait, à ce stade, d’être générée hors du territoire gabonais.
Trois projets industriels à l’étude
Le protocole d’accord ne constitue pas un engagement d’investissement ferme mais une feuille de route articulée autour de trois projets industriels, dont la réalisation dépendra de leur viabilité technique et économique.
1. Une usine d’oxyde de manganèse
Le premier projet concerne la construction, à Libreville, d’une unité capable de produire 10 000 tonnes d’oxyde de manganèse par an.
Ce matériau est recherché pour :
- les batteries électriques ;
- les aciers à haute performance ;
- certaines applications chimiques.
Le protocole précise qu’en cas de succès commercial, des unités supplémentaires de 50 000 tonnes chacune pourraient être développées avec le concours d’investisseurs.
2. La réhabilitation du Complexe métallurgique de Moanda
Le deuxième volet vise la remise à niveau du Complexe métallurgique de Moanda (CMM).
L’objectif est d’améliorer la rentabilité du site afin de permettre un redémarrage des installations rénovées à l’horizon 2029.
Cette modernisation pourrait renforcer les capacités locales de transformation, sous réserve des investissements nécessaires.
3. Une nouvelle usine d’alliages
Enfin, le protocole prévoit la construction d’une nouvelle usine de production d’alliages de manganèse destinée principalement au marché mondial de l’acier.
Caractéristiques annoncées :
- Capacité : 265 000 tonnes par an
- Implantation : proximité de la côte
- Mise en service envisagée : 2031
Ces alliages présentent une valeur ajoutée supérieure au minerai brut et sont largement utilisés dans la sidérurgie.
Entre souveraineté économique et réalisme industriel
Depuis plusieurs années, le Gabon affirme sa volonté de transformer davantage de ses ressources naturelles sur son territoire afin de créer plus de valeur ajoutée, d’emplois qualifiés et de recettes fiscales.
Le Président Brice Clotaire Oligui Nguema a fait de cette stratégie de transformation locale un axe majeur de sa politique industrielle.
Toutefois, la mise en œuvre de cette ambition se heurte à plusieurs contraintes :
- coût élevé des infrastructures industrielles ;
- besoins importants en énergie électrique ;
- financement des projets ;
- compétitivité des unités de transformation face aux marchés internationaux ;
- disponibilité d’une main-d’œuvre hautement qualifiée.
Pour les industriels, la rentabilité économique demeure un critère déterminant avant tout investissement.
Un partenariat qui suscite des interrogations
Plusieurs observateurs estiment que le protocole privilégie, dans un premier temps, des investissements progressivement rentables plutôt qu’un basculement rapide vers une transformation intégrale du minerai au Gabon.
À ce stade, le document prévoit essentiellement des études de faisabilité, des plans d’amélioration et des projets conditionnés à leur viabilité économique.
Aucun calendrier ne prévoit aujourd’hui la transformation de l’ensemble de la production nationale.
Cette approche progressive est interprétée différemment selon les analystes. Pour certains, elle traduit un pragmatisme industriel face aux contraintes du marché. Pour d’autres, elle demeure insuffisante au regard des ambitions de souveraineté économique affichées par les autorités gabonaises.
Un enjeu stratégique pour l’économie gabonaise
Le manganèse occupe une place centrale dans l’économie nationale.
Le Gabon figure parmi les principaux producteurs mondiaux de ce minerai stratégique, utilisé notamment dans :
- la fabrication d’aciers spéciaux ;
- les batteries destinées aux véhicules électriques ;
- certaines industries chimiques.
La valorisation locale de cette ressource représente un levier potentiel de diversification économique et de création d’emplois industriels.
Selon plusieurs études internationales, les activités de transformation génèrent davantage de valeur ajoutée que l’exportation de matières premières brutes, grâce au développement de chaînes industrielles locales, au transfert de technologies et à la montée en compétences de la main-d’œuvre.
Les chiffres clés
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Production annuelle de Comilog | 7,5 millions de tonnes |
| Transformation locale prévue | 700 000 tonnes/an |
| Part transformée au Gabon | 9,33 % |
| Part exportée | 90,67 % |
| Usine d’oxyde projetée | 10 000 tonnes/an |
| Capacité potentielle des futures unités | 50 000 tonnes/an chacune |
| Nouvelle usine d’alliages | 265 000 tonnes/an |
| Redémarrage du CMM envisagé | 2029 |
| Nouvelle usine d’alliages attendue | 2031 |
Les enjeux
Économiques
- Augmenter la valeur ajoutée créée sur le territoire national.
- Diversifier l’économie au-delà de l’exportation de matières premières.
- Attirer des investissements industriels de long terme.
Industriels
- Développer une filière métallurgique intégrée.
- Renforcer les capacités nationales de transformation.
- Sécuriser les infrastructures énergétiques nécessaires à l’industrie.
Sociaux
- Créer des emplois qualifiés dans la métallurgie et les industries de transformation.
- Développer les compétences techniques locales.
- Favoriser l’émergence d’un tissu de sous-traitants nationaux.
Géopolitiques
- Renforcer la souveraineté du Gabon sur la valorisation de ses ressources stratégiques.
- Consolider les partenariats industriels avec les investisseurs étrangers tout en préservant les intérêts nationaux.
- Positionner le pays sur les chaînes de valeur mondiales des minerais critiques.
Une ambition encore en construction
Le protocole d’accord ouvre des perspectives de développement industriel, mais il ne constitue pas encore une garantie de transformation massive du manganèse sur le territoire gabonais. Les objectifs annoncés restent conditionnés à des études techniques, à la mobilisation de financements et à la rentabilité des projets.
Si les investissements prévus se concrétisent, ils pourraient renforcer progressivement la capacité industrielle du pays. En revanche, avec une transformation locale limitée à environ 9,33 % de la production actuelle, le Gabon demeurerait, à moyen terme, principalement un exportateur de minerai. La concrétisation de l’objectif de souveraineté industrielle dépendra donc de la capacité des différents partenaires à transformer ces intentions en réalisations durables et à accroître, dans les années à venir, la part de la valeur ajoutée créée sur le sol gabonais.

