L’actualité récente au Gabon, marquée par l’élévation de Zita Oligui Nguema au rang de docteur honoris causa (distinction qui lui a été officiellement décernée le 17 avril 2026) dans le sillage des travaux du Conseil Africain Franco-Arabe pour les Grades, invite à une réflexion plus profonde : celle de la crise silencieuse mais structurante des systèmes de légitimation académique en Afrique.
En effet, la 11ᵉ session du CAFAG tenue à Libreville a consacré plusieurs personnalités et enseignants-chercheurs, tout en attribuant également des doctorats honorifiques à des figures publiques pour leur contribution sociale et politique. Ce geste, loin d’être anodin, s’inscrit dans une dynamique continentale de reconnaissance élargie du mérite. Mais il entre en tension avec une autre institution majeure : le Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur.
Une dualité institutionnelle aux conséquences épistémologiques
Le conflit latent entre le CAMES et des structures alternatives comme le CAFAG ne relève pas simplement d’une rivalité bureaucratique. Il engage une question fondamentale : qui, en Afrique, a le pouvoir de dire le savoir ?
Le CAMES, historiquement reconnu comme instance de régulation des carrières universitaires en Afrique francophone, repose sur des critères rigoureux d’évaluation scientifique, de production académique et de validation par les pairs. À l’inverse, le CAFAG semble promouvoir une vision plus ouverte, intégrant des logiques de reconnaissance sociale, diplomatique et politique du savoir.
Ce décalage produit une fracture :
— d’un côté, une légitimité académique fondée sur la rigueur scientifique,
— de l’autre, une légitimité symbolique fondée sur l’impact social et politique.
Le doctorat honoris causa : reconnaissance ou inflation symbolique ?
L’attribution de titres honorifiques à des figures publiques peut être interprétée de deux manières.
D’un point de vue positif, elle consacre une vision élargie du savoir : un savoir incarné, engagé, socialement utile. Dans cette perspective, les actions en faveur de l’éducation, de la santé ou de la cohésion sociale trouvent une reconnaissance légitime dans l’espace universitaire.
Le cœur du conflit : la crédibilité du savoir africain
Le différend implicite entre le CAMES et le CAFAG révèle en réalité une crise plus profonde : celle de la crédibilité du système universitaire africain dans un contexte de mondialisation du savoir.Trois enjeux majeurs émergent :
1- La fragmentation des normes académiques;
2-L’existence de plusieurs instances de validation crée;
3-une confusion des standards et affaiblit la lisibilité des diplômes africains à l’international.
La politisation du savoirLorsque les grades deviennent des instruments de reconnaissance politique, le risque est grand de subordonner la science aux logiques de pouvoir.
La crise de confiance interneLes enseignants-chercheurs eux-mêmes peuvent se sentir dépossédés de la valeur de leur travail lorsque des titres équivalents sont attribués selon des logiques différentes.
Pour une refondation éthique et africaine du mérite académique
Il ne s’agit pas ici de disqualifier le CAFAG ni de sacraliser le CAMES. L’enjeu est plus ambitieux : penser une synthèse africaine du mérite, capable de concilier rigueur scientifique et reconnaissance sociale.
Car l’Afrique ne peut se permettre une guerre des légitimités dans un contexte où elle doit, au contraire, renforcer son autonomie intellectuelle.
Une telle refondation suppose :
— une harmonisation des critères de reconnaissance académique,
— une clarification du statut des doctorats honorifiques,
— et surtout, une séparation nette entre distinction politique et validation scientifique.
Restaurer la dignité du savoir
L’hommage rendu à Zita Oligui Nguema n’est pas en soi problématique. Il devient problématique lorsque les instances du savoir ne s’accordent pas sur ce qui doit être. Le véritable défi n’est donc pas de savoir qui mérite un doctorat honoris causa.
Il est de savoir si, en Afrique, le savoir peut encore être reconnu pour lui-même. Car une université qui doute de ses propres critères est une université qui abdique.
Et une Afrique qui relativise la valeur du savoir compromet son propre avenir.
Dr Alain Boulingui Moussavou, éthicien, spécialiste de la philosophie morale et politique, de l’éducation, de la paixet et de la pensée arabo-musulmane. Chercheur polymathe

