Nous sommes en avril. Le premier trimestre est terminé, les salaires de mars ont été versés, les taxes d’habitation continuent d’être recouvrées, et pourtant la loi de finances 2026 n’est toujours pas adoptée. L’État fonctionne sous régime de douzièmes provisoires, une solution prévue par le droit, mais qui finit par installer une forme d’habitude inquiétante quand elle s’éternise. Quatre mois sans budget voté, c’est déjà quatre mois sans cap clairement assumé.
Sur le plan juridique, le mécanisme est connu. En l’absence de loi de finances, les dépenses de fonctionnement sont exécutées sur la base du budget précédent, reconduit à titre provisoire. Rien d’illégal, tout est encadré. Mais une règle conçue pour gérer une transition devient un problème dès lors qu’elle s’installe dans la durée. Le pilotage budgétaire se fait alors au fil de l’eau, sans arbitrages nouveaux réellement visibles.
Le premier enjeu est politique. Un budget n’est pas seulement un exercice comptable, c’est une traduction concrète des priorités d’un pays. Lorsqu’il tarde, ce sont ces priorités qui deviennent floues. Les écoles, les hôpitaux, les infrastructures, la transformation numérique, tout reste suspendu à des arbitrages non stabilisés. Dans cet entre-deux, chaque administration compose avec l’urgence du moment, mais l’urgence ne remplace jamais une orientation.
Le deuxième enjeu est financier. L’absence de cadre budgétaire clairement arrêté ouvre la voie à des pratiques de contournement. Les engagements hors cadre peuvent se multiplier, qu’il s’agisse de procédures accélérées, de conventions directes ou de dépenses adossées à des ressources affectées. Pris isolément, ces outils ont une justification. Accumulés dans un contexte de retard budgétaire, ils finissent par affaiblir la lisibilité des finances publiques. Le contrôle se dilue, le déficit devient moins visible dans sa construction, et la discipline budgétaire s’en trouve fragilisée. Les partenaires financiers internationaux y sont particulièrement attentifs.
Le troisième enjeu est économique. Les acteurs économiques, investisseurs comme opérateurs publics ou privés, attendent avant tout de la visibilité. Un budget fixe un cadre, des priorités d’investissement, un calendrier de marchés publics. Sans cette référence, l’attentisme s’installe. Les projets sont différés, les décisions reportées, et l’activité ralentit. Pendant ce temps, les capitaux se dirigent vers des environnements jugés plus lisibles.
Les explications liées au contexte international, aux ajustements des hypothèses pétrolières ou aux discussions avec les bailleurs de fonds peuvent éclairer les délais, mais elles ne suffisent pas à les justifier indéfiniment. Un État se juge aussi à sa capacité à budgétiser dans l’incertitude, à trancher même lorsque les paramètres ne sont pas totalement stabilisés. Gouverner, c’est anticiper. Et à ce stade de l’année, l’absence de loi de finances dépasse le simple retard technique.
Il devient nécessaire de sortir rapidement de cette zone d’attente. Adopter la loi de finances 2026, en assurer la publication de manière lisible et détaillée, et encadrer strictement le recours aux dépenses hors cadre. Car un budget en retard n’est pas seulement un texte absent, c’est un signal affaibli. Et lorsqu’un pays s’habitue à fonctionner sans boussole budgétaire claire, ce sont les équilibres de gestion publique qui s’en trouvent progressivement déplacés.
Le douzième provisoire doit rester une exception brève, pas un mode de gestion prolongé. L’économie, elle, ne fonctionne jamais en provisoire.
Hermann DITSOGHA, Partisan de la norme.

