Ces politiques à la lucidité asymétrique qui polluent le paysage politique

La politique est tellement sérieuse qu’elle mérite d’être pratiquée par des personnes sérieuses. La politique est l’art de panser les problèmes de la cité, c’est une activité et non un divertissement, malheureusement à cause des politiciens à la petite semaine, la politique est désormais assimilée au mensonge, à la roublardise et la manipulation, toute chose qui effrite le prestige de cette science.

La perception des affaires de la cité, varie que l’on soit au pouvoir, ou dans l’opposition.

Une fois au pouvoir, on s’arme des œillères pour éviter d’affronter la vérité, on détourne le regard devant la misère du peuple. Sans rire, la main sur le cœur, on déclare le bilan très positif.

Une fois dans l’opposition, comme un château de cartes, les écailles des yeux tombent, on retrouve sa liberté de ton, très critique, acerbe on serf sur les émotions du même peuple qu’ils ont clochardisé. Par remords ou par compassion pour le peuple que l’on a contribué à précariser, on propose des pistes de solutions, des solutions clés en main que l’on n’a pas pu mettre en place, lorsque l’on exerçait le pouvoir d’Etat.

Pourquoi une telle asymétrie ?

Parce que la vraie lucidité coûte chère, elle isole, fâche et vous sort du cercle. Alors on choisit la demi-lucidité: celle critique sans risque, qui flatte sans honte, qui analyse sans s’impliquer. On devient courageux avec les absents, timides avec les présents. Héroïque avec les morts, tétanisé devant les vivants.

Ils voient la paille dans l’œil de l’adversaire et ignorent la poutre dans le leur. Ils sont d’une lucidité implacable pour analyser l’échec des autres, et d’un aveuglément total sur le leur. Ils sont experts pour diagnostiquer, incapables de s’autopsier.

Lucides hier, amnésiques aujourd’hui*Ils dissèquent avec brio les 40 dernières années, expliquent l’échec des régimes passés, la prédation, le clientélisme, les projets inachevés. Le verbe est chirurgical, le constat est juste, mais interrogez-les sur les trois dernières années, celles où ils sont aux commandes. Soudain, la vue baisse, ils te diront, il faut du temps, l’héritage est lourd, les ennemis bloquent. La lucidité était rétrospective, jamais au présent, elle sert à accuser, jamais à corriger.

Curieusement, les politiques deviennent aveugles sur leur pays et lucides sur les autres. Ils vont citer le Rwanda pour sa propreté, le Ghana pour sa démocratie, le Maroc pour ses infrastructures. Ils font des missions, des rapports, savent exactement ce qui marche ailleurs. Mais pour l’appliquer chez eux, ils diront que les contextes sont différents, la mentalité n’est pas la même, le peuple n’est pas prêt. La lucidité s’exporte bien, elle s’importe mal. On admire les résultats des autres sans copier leurs sacrifices.

Les politiques gardent leur lucidité lorsqu’il faut déconstruire les petits, mais deviennent complaisants avec les gros. Ils voient vite le détournement d’un chef de service, communiquent sur leur suspension et convoquent la justice. Ils vous diront que la loi est dure, mais c’est la loi. Ils voient flou quand il s’agit d’un ministre, d’un directeur général, d’un parrain. Là, la lucidité devient prudence, il faut des preuves, laissons la justice faire, présomption d’innocence. Deux poids, deux mesures, une justice à deux vitesses, une lucidité à deux foyers.

Lucides en privé, autistes en public, dans les salons douillets, ils savent tout, disent tout. Tel projet est contreproductif, telle nomination est une erreur, on va droit dans le mur. Le diagnostic est parfait, au micro, le discours change. Tout va bien, le cap fixé est maintenu, les résultats sont prévisibles, la lucidité devient loyauté.

On préfère se tromper avec le chef que d’avoir raison contre lui, sinon la lucidité devient trahison.

Conséquence, le pays avance avec un œil ouvert et un œil fermé. Il voit les problèmes, mais refuse de voir ses responsables. Il nomme les symptômes, mais protège la maladie et à force d’une lucidité sélective, on finit dans le déni collectif.

Or un pays ne peut se construire avec des borgnes, il a besoin de dirigeants capables, de retourner le microscope contre eux-mêmes, de dire, là j’ai échoué, là nous devons changer, sans cela, toutes les assises, tous les dialogues, tous les plans ne seront que des exercices d’optique.

Un politique vraiment lucide, c’est celui qui voit clair quand ça fait mal, le reste, c’est du commentaire. Le pays n’a pas besoin de commentateurs, il a plutôt besoin de réparateurs.

Hermann Ditsoga, partisan de la norme

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