1er mai, les défilés s’alignent, les discours s’enchaînent, les fanfares jouent, on célèbre le travail, on célèbre les travailleurs, mais entre le mot et la réalité, il y a un gouffre.
Fête du travail ou fête de travailleurs ? Le débat sémantique cache un malaise profond, car la problématique demeure, celle d’un pays qui honore le travail quand il n’en donne pas suffisamment, et qui applaudit les travailleurs quand il ne protège plus assez.
On fête le travail, mais où sont les emplois?
Les banderoles parlent de dignité du travailleur, les pancartes réclament du travail décent, mais dans les quartiers, la jeunesse fait le pied de grue. Diplômés sans poste, techniciens sans chantier, ingénieurs devenus taximen. On leur demande de célébrer quoi ? le chômage ? l’informel ? les concours dans l’opacité ?
Fêter le travail dans un pays où près de 30% de jeunes sont sans activités, c’est organiser un banquet pour des affamés, on leur montre le menu qu’on ne leur sert jamais.
On fête les travailleurs, mais dans quelles conditions?
Le fonctionnement défile le matin, l’après-midi, il retourne à son bureau sans ordinateur, sans climatisation, avec trois mois d’arriérés de primes. L’enseignant marche en rang, demain il fera cours à 90 élèves sous une paillote. L’infirmier porte la blouse, après il bricole sans gants ni médicaments.
On leur donne une journée de gloire, on leur prend 364 jours de galère, la CNSS retient, la retraite inquiète, le SMIG ne nourrit pas. la CNAMGS ne garantit plus les prestations, entre temps le code du travail est toujours en vigueur. Il protège ceux qui le violent, les entreprises ferment sans payer, les contrats se signent sans être respectés, les licenciements se font par sms, entre-temps, on s’organise dans le syndicat pour s’ériger en partenaires sociaux et tenter de défendre la cause du travailleur.
Les centrales syndicales parlent au nom des travailleurs, mais combien se reconnaissent en elle, gageons que pour cette fois-ci, les dernières élections restaureront leur légitimité, longtemps entachée par l’attrait au coco et à l’argent du taxi distribué en catimini, au détour d’une invitation hors cadre légal. Le taux de syndicalisme s’effondre, le militant de base ne voit plus l’intérêt d’adhérer car trop de leaders ont troqué le combat contre le poste, la grève contre le strapontin, le cahier de revendications contre la voiture de fonction.
Le 1er mai devient alors une tribune, pas une lutte, on négocie des enveloppes pour le défilé, pas des avancées pour les carrières. On se photographie avec les ministres, on fait des selfies à côté des autorités, mais rarement avec les ouvriers, sauf pour des affiches de campagne. Devant une telle indifférence, la base décroche.
Au Gabon comme ailleurs sous les tropiques, 70% des actifs sont dans l’informel, maçons, coiffeuses, vendeuses, mototaxis, alors qu’ils constituent le vrai poumon du travail. Pourtant le 1er mai ne parle pas d’eux, pas de statut, pas de sécurité sociale, même si un fond spécial vient de leur être dédié en matière d’assistance sociale.
On fête les travailleurs officiels, on oublie les travailleurs réels, ceux qui n’ont ni fiche de paie, ni congé, ni retraite. Ceux qui créent la richesse sans exister dans les statistiques. Leur travail fait vivre le pays, leur absence dans les discours tue la fête.
Alors, fête du travail ou fête des travailleurs ? le mot importe peu, ce qui compte c’est le reste, un travail qui paie, un travailleur respecté, un code du travail bien appliqué, un syndicat crédible et une économie qui embauche.
Tant que le 1er mai sera sera un jour de défilé avant 11 mois, 364 jours de désillusion, la problématique demeurera. On ne bâtit pas une nation avec des slogans, on la bâtit avec des emplois. On ne calme pas la faim avec des fanfares, on la calme avec des salaires.
Le vrai hommage au travail, ce n’est pas un jour férié, c’est un pays qui se lève chaque matin pour la richesse. Notre essor vers la félicité est à ce prix, la gouvernance actuelle affiche les ambitions, pourvu que la volonté ne s’émousse pas sous le charme des maquettes en 3D.
Hermann Ditsoga, partisan de la norme

