Décréter l’identité : Quand l’État habille le vide

Au sortir d’un Conseil des ministres, le gouvernement gabonais annonce un projet de décret instaurant le port de la tenue africaine dans l’administration publique. L’intention semble noble, presque évidente : réaffirmer une identité, valoriser une culture, rompre symboliquement avec des codes hérités de l’Occident. Mais à y regarder de plus près, ce texte pose une question plus dérangeante qu’il n’apporte de réponses : peut-on décréter une culture sans en définir le contenu, le sens et les moyens ?

Car enfin, de quelle « tenue africaine » parle-t-on ? Le continent n’est pas un bloc homogène, et le Gabon encore moins. Là où certains pays d’Afrique de l’Ouest ont consolidé au fil du temps des référents vestimentaires forts, le boubou, le grand bazin, le pagne cousu, le Gabon, lui, s’est construit dans une pluralité d’influences, de traditions et de métissages. Il n’existe pas, à proprement parler, une tenue nationale gabonaise codifiée et unanimement reconnue. Dès lors, imposer une « africanité vestimentaire » sans en préciser les contours revient à légiférer dans le flou, à normer sans norme.

Et ce flou n’est pas anodin. Il trahit une faiblesse plus profonde : l’absence d’une vision structurée de la culture comme politique publique. Un décret sérieux aurait posé des bases claires : objectifs précis, modalités d’application, calendrier, accompagnement économique. Il aurait répondu à des questions simples mais essentielles : Qui la produit ? À quel coût pour les agents publics ? Quelle filière locale sera soutenue ? Quel impact sur l’emploi, sur la création, sur l’entrepreneuriat national ?

Rien de tout cela ne semble véritablement établi. Le projet apparaît alors pour ce qu’il est, ou du moins pour ce qu’il donne à voir : un geste symbolique, sans ossature stratégique. Une décision qui parle à l’émotion, mais pas encore à l’intelligence collective.

Faut-il en conclure que les dirigeants gabonais ont perdu leur culture ? La réponse mérite d’être nuancée. Ce n’est pas tant une perte qu’une hésitation, une difficulté à traduire l’identité en projet politique cohérent. Car la culture ne se décrète pas, elle se construit. Elle ne se réduit pas à un vêtement, aussi chargé de symboles soit-il. Elle s’incarne dans une langue valorisée, dans une éducation enracinée, dans une économie créative structurée, dans une manière d’habiter le monde et d’exercer le pouvoir.Imposer une tenue sans transformer ces fondations, c’est risquer de produire une illusion d’authenticité, une africanité de façade, portée certains jours, mais absente dans les choix structurants.

Et pourtant, l’idée, en elle-même, n’est pas à rejeter. Bien au contraire. Elle pourrait devenir le point de départ d’une ambition plus vaste : faire du vêtement un levier de souveraineté culturelle et économique. Encore faudrait-il changer de méthode. Passer du décret à la stratégie. De l’injonction à la construction.

Pourquoi ne pas engager les créateurs gabonais dans la définition d’une esthétique contemporaine ? Pourquoi ne pas soutenir une véritable industrie textile locale ? Pourquoi ne pas instaurer des journées dédiées, progressives, accompagnées d’incitations plutôt que d’obligations ? Pourquoi ne pas faire de l’administration un laboratoire d’innovation culturelle, plutôt qu’un simple espace d’exécution normative ?

Au fond, une question persiste, lancinante : le gouvernement produit-il des projets de décrets évasifs pour que le peuple les complète, les interprète, voire les corrige ?

Si tel est le cas, alors nous ne sommes plus dans un État qui décide, mais dans un État qui suggère — un État qui délègue sa propre clarté. Et cela pose un problème démocratique majeur. Car gouverner, ce n’est pas émettre des intentions floues en espérant qu’elles prennent forme dans le débat public. Gouverner, c’est tracer une ligne, assumer une vision, donner des repères.

Le Gabon mérite mieux que des symboles approximatifs. Il mérite une politique culturelle audacieuse, enracinée et lucide. Une politique qui ne se contente pas d’habiller les corps, mais qui élève les esprits.

Car à défaut de savoir ce que nous voulons porter, c’est peut-être que nous ne savons pas encore pleinement qui nous voulons être.

Jean-Arsène HOULA-HOULA. Chroniqueur politique et architecte du sursaut national.

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