On la tolère à peine, on l’écoute rarement, on la diabolise, c’est « l’opposition qui bloque », c’est « elle qui sabote » et « vend le pays », sous les tropiques, l’adversaire politique n’est pas un contradicteur, c’est un ennemi.
Pourtant, sans elle, le pouvoir s’égare, se complaît et s’endort.
L’opposition politique n’est pas un luxe démocratique, c’est un mal nécessaire, surtout les partis politiques au pouvoir en Afrique.
Sans opposition, le pouvoir devient sourd
Quand tout le monde applaudit, à se rompre les phalanges, le chef n’entend plus rien, ni la grogne des marchés, ni la panne des hôpitaux, ni la colère des jeunes. Les courtisans filtrent, les ministres rassurent, les médias publics récitent, et le Président vit dans un pays qui n’existe pas, bienvenu au Gondwana, un pays fictif où la fiction et le réel s’enchevêtrent comme les cheveux sur un peigne.
L’opposition, elle crie ce que les autres murmurent, elle dit « l’école est en grève » quand on jure qu’elle est faite. Elle dit <> quand on célèbre le taux de réussite, elle est le thermomètre qu’il ne faut pas casser pour espérer faire baisser la fièvre. Un pouvoir sans opposition, c’est un pilote sans radar, il fonce droit dans le mur, en klaxonnant.
Sans opposition, la corruptible s’installe
Le pouvoir absolu corrompt absolument, mais le pouvoir sans contrôle corrompt plus vite encore. Quand il n’y a personne pour éplucher les marchés publics, pour dénoncer les surfacturations, pour réclamer les audits, la tentation devient la règle.
L’opposant est ce gêneur qui demande « où est passé l’argent ? ». Ce juriste qui saisit la Cour. Ce député qui refuse de voter les yeux fermés. Il n’empêche pas de gouverner, il empêche ou décourage les détournements. Et un parti au pouvoir qui vole trop longtemps finit par s’écrouler. L’opposition c’est ce garde-fou qu’on insulte, mais qui empêche la chute, s’il rencontre une oreille attentive.
Sans opposition, l’alternance devient la rue
Quand les urnes ne donnent aucun espoir, la rue prend le relais. Quand les partis politiques adverses sont interdits, muselés, exilés, la contestation ne disparaît pas. Elle change de forme, elle devient émeute et rébellion.
Une opposition légale, visible, audible c’est une soupape. Elle canalise la colère, transforme la frustration en bulletin de vote. La supprimer c’est boucher la soupape, et une marmite sans soupape finit par exploser. L’histoire africaine est pleine de palais pris par ce qu’on n’a pas voulu d’hémicycle. L’opposition n’est pas le désordre, elle est l’assurance contre le chaos.
Sans opposition, le parti au pouvoir meurt d’orgueil
A force de gagner sans combattre, on oublie comment convaincre. A force de diriger sans débat, on oublie comment réformer. Le parti dominant devient paresseux, il recycle les mêmes têtes, les mêmes idées, les mêmes erreurs. Il ne se renouvelle plus, parce qu’il n’en
a pas besoin.
L’opposant oblige à travailler, à chiffrer un programme, à défendre un bilan, à former ses cadres. Il est ce coach sévère qui maintient l’équipe au niveau. Sans lui c’est la médiocrité qui finit par gouverner, et la médiocrité finit toujours dans la poubelle de l’histoire.
La Vè République veut des institutions fortes, et une institution n’a pas peur du débat, elle le provoque. Elle cherche à la battre à la loyale, parce qu’elle sait qu’un pouvoir qui n’a pas d’adversaire n’a plus de miroir. Et un pouvoir sans miroir ne voit pas ses aspérités, il vieillit mal.
L’opposition n’est pas un mal pour le pays. Elle est un mal nécessaire pour le pouvoir. Le jour où les partis au pouvoir le comprendront, ils cesseront de la considérer comme un ennemi. Ils commenceront à l’écouter, et ce jour-là, l’Afrique fera un grand pas vers la démocratie, vers la maturité.
Hermann Ditsoga, partisan de la norme

