Quand la culture du diplôme et le culte de la fonction publique, limitent l’auto-emploi

Au Gabon, la réussite a un chemin tracé, obtenir le bac, décrocher la licence, brandir le master et intégrer la fonction publique. Et attendre la retraite, toute autre voie est perçue comme un échec, un pis-aller, une honte familiale.

En d’autres termes, le jeune Gabonais sort de l’Université, master en poche, premier réflexe : déposer des dossiers, ministère, agence, société d’État. Il attend, un an, deux ans, trois ans, il refuse le stage mal payé, il décline le petit commerce, il méprise l’atelier de couture de sa tante. « j’ai bac+5, je ne vais pas faire ça ». Pendant ce temps, le Libanais du quartier ouvre une troisième boutique. Le Malien achète un taxi, le camerounais lance sa ferme, lui, il attend. Quand la culture du diplôme rencontre le culte de la fonction publique, l’auto-emploi meurt, et avec lui, une part du développement.

La culture du diplôme, ou l’école pour l’école

Chez nous, le diplôme n’élève pas, il interdit, Bac+3 ne peut pas être maçon, Bac+5 ne peut pas vendre du poisson. Master ne peut pas conduire un clando, c’est dégradant dit-on, la famille le dirait, le quartier se moquerait.

On ne va plus à l’université pour apprendre, on y va pour valider. Le parchemin est devenu plus important que la compétence. On empile les masters comme on empile les briques, sans savoir bâtir.Résultat : des milliers de diplômés en sociologie, en droit, en lettres, qui ne savent ni coder, ni souder, ni entreprendre, ni réparer. Des jeunes qui ont Bac+5 mais qui ne peuvent pas rédiger un projet bancable. Le diplôme est devenu un totem,on le brandit aux concours, on le réclame au ministère, mais dans l’économie réelle, il ne vaut rien sans savoir-faire. Et un pays ne se développent pas avec des diplômes. Il se développe avec des compétences.

La fonction publique, comme seule horizon

Depuis l’enfance, on répète le chemin « travaille bien à l’école pour être quelqu’un demain ». Être quelqu’un c’est être fonctionnaire, avoir le matricule, avoir la garantie d’emploi, avoir la retraite.

« Mon fils est fonctionnaire », une phrase qui soulage toutes les familles, peu importe le salaire, peu importe le poste. l’État est vu comme le seul employé sérieux, qui protège et honore.

Le culte a tué l’initiative, pourquoi prendre le risque quand on peut attendre le matricule ? Pourquoi créer quand on peut être affecté ? Pourquoi innover quand on peut pointer ? La fonction publique devenue pléthorique, mal payée, démotivée, absorbe les cerveaux et tué leur énergie. Elle ne produit plus les services, elle produit des fonctionnaires. Et un pays qui met tous ses talents dans l’administration n’a plus personne pour créer la richesse, or sans richesse, il n’y a rien à administrer.

L’école ne prépare pas à l’entreprise, elle prépare au concours, les filières ne répondent pas au marché, elles répondent à l’administration, Droit, Lettres, Sociologie, Gestion : tout mène à un bureau, rien ne mène à l’atelier. On produit des demandeurs d’emploi, et l’État qui ne peut pas recruter tout le monde, devient le fossoyeur des rêveurs qu’il a lui-même allumés.

L’auto-emploi, le choix de la honte

Celui qui se lance seul est suspect, s’il réussit, c’est qu’il a volé, s’il échoue, c’est qu’il n’avait pas le niveau. On ne respecte pas le jeune qui ouvre son salon de coiffure, on plaint la diplômée qui fait des gâteaux, on cache le frère qui a une porcherie : « il aide un ami ».

Pas de modèle, pas de célébration, pas de soutien, les banques ne prêtent pas sans garantie. l’État ne commande pas chez eux, la société ne les valorise pas, alors pourquoi risquer l’humiliation ? Mieux vaut attendre, mieux vaut cotiser pour le prochain concours. Mieux vaut mourir diplômé que vivre entreprendre.

Pendant ce temps, le pays paie la facture. Quand le diplômé refuse de produire, il faut importer. Quand le jeune rêve du bureau, il faut importer des mains. Quand l’auto-emploi est méprisé, le chômage est roi.

Le Gabon importe 80% de ce qu’il mange, pas par manque de terre, mais par manque d’entrepreneurs agricoles. Il importe des meubles pas par manque de bois, mais par manque de menuisiers valorisés. Il importe des services, pas par manque d’intelligence, mais par manque de culture du risque.

La culture du diplôme et le culte de la fonction publique ont fabriqué une génération qui attend tout de l’État. Et un Etat qui ne peut plus rien donner, c’est l’impasse.

Il faut tuer deux mythes pour libérer l’auto-emploi.

Premier mythe, le diplôme est une fin, non, c’est un outil, CAP peut valoir un doctorat s’il nourrit son homme, l’école doit former à faire, pas seulement à savoir.

Second mythe : la fonction publique est le sommet, non, c’est un service, le vrai sommet c’est celui qui paye des salaires, qui crée, qui transforme.

Il faut réconcilier la jeunesse avec le travail manuel, avec le risque, avec l’échec, avec l’argent gagné autrement qu’en attendant le virement de fin de mois. Célébrer le fermier comme on célèbre le préfet, financer le soudeur comme on finance le haut fonctionnaire.

Tant que le diplôme sera un titre de noblesse et la fonction publique un paradis, l’auto-emploi restera un purgatoire. Et un pays ne se bâtit pas au purgatoire.

Il faudra désacraliser le diplôme, valoriser l’apprentissage, la technicité, l’alternance. Un bon plombier vaut mieux qu’un mauvais juriste.

Démystifier la fonction publique, elle n’est pas une fin, c’est un outil. Il faut donner à l’auto-emploi un statut, un crédit, une fierté. Un entrepreneur n’est pas un débrouillard, c’est un bâtisseur.

Le développement n’est pas une affaire de titres académiques, c’est une affaire du travail, et le travail n’a pas besoin que d’un bureau climatisé pour être noble. Il a besoin d’être respecté, financé et liberé.

Tant que l’on vénérera le diplôme sans compétence, le fonctionnaire sans résultat, et qu’on méprisera l’entrepreneur sans bureau, le Gabon restera un pays de têtes bien pleines et de ventres vides.

Hermann Ditsoga, partisan de la norme

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