De façon péremptoire on peut répondre par la négative. Les partis-Etats ont simplement changé de forme.
La plupart ont le pouvoir et ont donc perdu le monopole légal, mais les partis au pouvoir ont gardé le contrôle opérationnel. Ils ne sont plus les seuls partis politiques autorisés. Désormais on a un parti qui gouverne comme s’il était unique, parce que l’administration, l’argent public et les procédures sont collés à lui.
Ce qui a disparu sur le papier :
1/ Le monopole constitutionnel : presque tous les pays sont passés au multipartisme entre 1990 et 1995.
2/ L’interdiction des autres partis : on peut créer un parti sans aller en prison dans la majorité des Etats.
3/ L’idéologie officielle unique : plus d’obligation de réciter le marxisme, le socialisme scientifique, le progressisme démocratique et concerté, comme doctrine d’État.
Ça donne l’apparence d’une rupture épistémologique, mais elle ne suffit pas.
Ce qui est resté dans les faits :
1/ L’administration confondue avec le parti : les nominations, les marchés, l’accès à l’information passent par des canaux partisans. l’État ne fonctionne pas sans l’accord tacite du parti au pouvoir. Ainsi le fait d’avoir changé de parti n’a pas changé la machine, c’est la machine du parti.
2/ Les ressources publiques utilisées comme ressources du parti : les budgets, les véhicules, les médias publics, les réseaux d’agents de terrain. La frontière est floue, on fait la campagne avec ce qui est censé servir tout le monde.
3/ L’absence de neutralité administrative : un fonctionnaire qui sert le nouveau pouvoir sans changer de comportement est vu comme traître par l’ancien. Donc il anticipe, il sert le camp qui gagne avant même le résultat. Ça crée un système où l’alternance politique ne produit pas d’alternance administrative.
Pourquoi ça ressemble à la démocratie sans en être une
Parce qu’on a des élections, la presse, les ONG. Mais une élection ne suffit pas. Une démocratie a besoin d’une administration qui reste en place et qui applique la Loi même quand le parti change. Si l’administration s’effondre à chaque alternance, on n’a pas d’État, on a un butin.
C’est pour toutes ces raisons que dans plusieurs pays africains, l’alternance se fait dans la violence ou le blocage. Parce que le parti sortant sait qu’il perd tout, pas juste le Palais présidentiel.
Les exceptions qui confirment la règle
Le Bénin, le Ghana, le Sénégal, le Cap-Vert montrent qu’un autre chemin est possible. Ce qui a changé : l’administration a gardé des procédures publiques, des délais tenus, des chiffres publiés. Même quand le parti perd, le service continue. l’État survit au-delà du parti. Et c’est ça qui rend l’alternance acceptable. Personne n’a peur de perdre l’accès à l’état civil ou aux marchés publics.
En définitive, les partis-Etats légaux ont disparu, les partis-Etats de fait sont encore là. La différence se voit à un test simple : si le parti au pouvoir perd les élections, est-ce que l’eau continue de couler au robinet le lendemain ? Si oui, on est en démocratie. Si non, on est encore dans un système où l’État est l’extension du parti.
Hermann Ditsoga, partisan de la norme

