Entre rigueur et justice sociale : Que révèle le redéploiement de 130 agents de la Présidence ?

Lorsqu’un État commence à réorganiser les effectifs au sein même du cœur du pouvoir, il ne s’agit jamais d’une simple décision administrative. Derrière les chiffres, les affectations et les redéploiements se cachent souvent des interrogations beaucoup plus profondes sur le fonctionnement des institutions, la confiance, la gouvernance et la capacité de l’appareil public à répondre efficacement aux attentes de la Nation.

La récente décision issue du Conseil des ministres portant sur le redéploiement de 130 agents affectés à la Présidence de la République suscite ainsi de nombreuses réactions au sein de l’opinion nationale. Pour certains, il s’agit d’une mesure de salubrité administrative. Pour d’autres, elle soulève des inquiétudes sociales légitimes.

Mais au-delà de l’émotion immédiate, cette décision nous oblige surtout à regarder une réalité que notre pays a trop longtemps évitée : celle du fonctionnement même de notre administration publique.

Depuis plusieurs décennies, l’État gabonais s’est progressivement transformé en principal refuge social d’une économie incapable d’absorber suffisamment sa jeunesse et ses compétences. À mesure que le secteur privé peinait à se structurer, l’administration publique est devenue, pour beaucoup de familles, le seul horizon stable d’insertion sociale et professionnelle.

Cette situation a malheureusement favorisé, au fil des années, une hypertrophie administrative caractérisée par des recrutements parfois peu maîtrisés, des affectations de complaisance, des doublons de fonctions et une concentration excessive des effectifs autour des centres de pouvoir.

Mais le véritable défi de l’administration gabonaise dépasse aujourd’hui la seule question des effectifs. Il touche à des pratiques anciennes qui ont progressivement fragilisé la crédibilité même de l’État : l’ethnisme, le favoritisme, le copinage, le coquinage, les recrutements de convenance et les logiques de proximité personnelle au détriment de la compétence, du mérite et de l’intérêt général.

Lorsque l’accès à certaines responsabilités dépend davantage des relations, des appartenances ou des réseaux que du travail, de l’expérience et de la qualification, c’est toute l’administration publique qui perd en efficacité, en impartialité et en autorité morale.

Une République forte ne peut durablement fonctionner sur des logiques de clans, d’affinités ou de privilèges. Elle doit reposer sur l’égalité des citoyens, la méritocratie, la justice administrative et le respect des institutions.

Au-delà des considérations administratives et budgétaires, cette situation interroge également la question essentielle de la confiance au sein des plus hautes sphères de l’État. Depuis plusieurs mois, l’opinion publique assiste régulièrement à la circulation d’informations sensibles, parfois internes aux institutions, relayées sur les réseaux sociaux ou par certains activistes se réclamant de sources proches de la Présidence de la République.

Qu’elles soient avérées ou non, ces situations alimentent un climat de suspicion qui fragilise la crédibilité des institutions et pose la question du devoir de réserve, de la loyauté administrative et de la protection de l’information publique.

Une administration présidentielle ne peut fonctionner durablement sans discipline, sans confiance mutuelle et sans culture de responsabilité. Car au sommet de l’État, la confidentialité n’est pas un privilège : elle relève de l’intérêt national.

Or, un État moderne ne se mesure pas au nombre d’agents qu’il accumule dans ses administrations, mais à la qualité du service qu’il rend à ses citoyens. La performance publique ne doit pas être confondue avec la surcharge bureaucratique.

Dans ce contexte, la volonté affichée de rationaliser les effectifs de certaines institutions peut apparaître comme une démarche compréhensible, voire nécessaire. Aucun pays ne peut durablement construire son développement sur une administration désorganisée, coûteuse et parfois déconnectée des réalités de terrain.

Cependant, la rigueur administrative ne doit jamais perdre de vue la dimension humaine. Derrière chaque agent redéployé, il existe une famille, des responsabilités, des engagements financiers et souvent une vie entière organisée autour d’une stabilité professionnelle parfois fragile.

C’est pourquoi toute réforme de l’État doit s’accompagner de principes clairs : transparence, équité, respect de la dignité des agents publics et vision globale de réorganisation administrative. La réforme ne doit ni humilier, ni stigmatiser, ni créer un climat d’insécurité permanente au sein de la fonction publique.

La véritable question que le Gabon doit désormais se poser est peut-être plus profonde : comment notre administration en est-elle arrivée à concentrer autant d’effectifs dans certaines sphères du pouvoir pendant que de nombreux services publics essentiels manquent encore de personnel qualifié sur l’ensemble du territoire national ?

Car pendant que certaines administrations se retrouvent en sureffectif, nos provinces continuent •parfois de souffrir ;

du manque d’enseignants ;

•du déficit de personnels de santé ;

.de l’insuffisance •d’agents techniques ;

•ou encore de l’absence d’encadrement administratif local efficace.

Le problème n’est donc pas uniquement le nombre d’agents publics.
Le problème réside surtout dans l’organisation, la répartition et la culture de performance de notre appareil d’État.

Le Gabon a besoin d’une administration plus efficace, plus équilibrée territorialement, plus professionnelle et davantage tournée vers les résultats. Mais cette transformation ne pourra réussir sans justice sociale, sans mérite républicain et sans dialogue national sincère sur l’avenir de notre fonction publique.

Réformer l’État est une nécessité. Humaniser la réforme est un devoir.

Le Gabon de demain ne pourra être bâti ni sur les privilèges, ni sur les réseaux, ni sur les logiques de clans, ni sur la peur de perdre sa place, mais sur la compétence, la loyauté républicaine, l’exemplarité des institutions et la confiance retrouvée entre l’État et les citoyens.

C’est à cette condition seulement que notre administration redeviendra un véritable instrument de service public au service de tous les Gabonais.

Par Joachim Mbatchi Pambou
Président du Forum Pour la Défense de la République (FDR)
Candidat à l’élection présidentielle d’août 2023

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