Depuis plusieurs jours, le nom du Gabon se retrouve associé dans la presse internationale à une enquête judiciaire suisse visant l’un des plus puissants négociants pétroliers de la planète.
L’actualité récente place en effet notre pays au cœur d’un méga-deal pétrolier dont les ramifications dépassent largement nos frontières.
Selon les informations rendues publiques par l’ONG suisse Public Eye, les locaux genevois du groupe Gunvor ont fait l’objet d’une perquisition dans le cadre d’une enquête ouverte par le Ministère public de la Confédération suisse pour des soupçons de corruption d’agents publics étrangers. Au centre des interrogations figure un important accord conclu en 2024 entre Gunvor et la Gabon Oil Company (GOC), dans le cadre du rachat des actifs d’Assala Energy, l’un des principaux producteurs de pétrole du pays.
Selon les informations rendues publiques, l’opération concernée s’inscrit dans le cadre du financement accordé à la Gabon Oil Company pour le rachat des actifs d’Assala Energy. Ce financement, évalué à près d’un milliard de dollars américains, figure parmi les opérations financières les plus importantes de l’histoire récente du secteur pétrolier gabonais.
Pour de nombreux Gabonais, cette acquisition avait été présentée comme une étape décisive dans la reconquête de la souveraineté nationale sur les ressources pétrolières du pays. Elle devait permettre au Gabon de renforcer son contrôle sur une part significative de sa production d’hydrocarbures et d’accroître les retombées économiques au bénéfice de la Nation.
C’est précisément en raison de son importance stratégique, économique et financière que les interrogations soulevées aujourd’hui méritent d’être examinées avec sérieux, responsabilité et transparence. Lorsqu’un engagement financier d’une telle ampleur est pris au nom du peuple gabonais, il est légitime que les citoyens souhaitent comprendre les mécanismes qui l’entourent, les garanties qu’il comporte ainsi que les bénéfices attendus pour le développement du pays.
Soyons clairs.
Il ne s’agit ni de condamner qui que ce soit avant les conclusions de la justice, ni d’alimenter les rumeurs ou les procès d’intention. La présomption d’innocence demeure un principe fondamental de tout État de droit.
Mais il serait tout aussi irresponsable de faire comme si cette affaire ne soulevait aucune question.
Car au-delà du cas Gunvor, c’est une problématique beaucoup plus profonde qui se trouve aujourd’hui posée devant la Nation : celle de la gouvernance de nos ressources naturelles et de la capacité de l’État à garantir une gestion transparente des richesses appartenant au peuple gabonais.
Depuis l’indépendance, le Gabon a bénéficié de ressources exceptionnelles. Le pétrole, le manganèse et le bois ont longtemps constitué les principaux piliers de notre économie, tandis que d’autres ressources stratégiques, telles que le fer, la potasse et divers minerais à fort potentiel, représentent d’importantes perspectives de diversification économique pour les générations présentes et futures.
Ces richesses ont offert à notre pays des opportunités considérables de développement. Pourtant, dans de nombreuses localités, les populations continuent de subir les coupures d’eau et d’électricité, le chômage des jeunes, les difficultés d’accès aux soins de santé, les insuffisances du système éducatif, l’état préoccupant de certaines infrastructures routières ainsi qu’une érosion persistante du pouvoir d’achat.
Cette contradiction nourrit depuis longtemps un sentiment d’incompréhension chez de nombreux compatriotes.
Comment un pays aussi riche peut-il encore faire face à autant de difficultés ?
Cette question n’est malheureusement pas propre au Gabon.
Le Nigeria, premier producteur de pétrole du continent africain, demeure confronté à une pauvreté massive malgré des centaines de milliards de dollars de revenus pétroliers accumulés depuis plusieurs décennies.
L’Angola, pourtant riche en pétrole et en diamants, a lui aussi longtemps souffert des conséquences d’une gouvernance insuffisamment transparente de ses ressources.
Le Congo-Brazzaville et la Guinée équatoriale offrent également des exemples souvent cités de pays disposant d’immenses richesses naturelles sans que celles-ci ne se traduisent toujours par une amélioration proportionnelle des conditions de vie des populations.
Les économistes ont donné un nom à ce phénomène : la malédiction des ressources.
Elle survient lorsque les richesses naturelles deviennent davantage une source de dépendance économique, de corruption, d’inégalités et parfois même de tensions sociales qu’un véritable levier de développement humain.
L’Afrique connaît malheureusement trop bien cette réalité.
L’affaire Gunvor intervient donc dans un contexte où les peuples africains sont de plus en plus exigeants quant à la gestion de leurs ressources naturelles. Partout sur le continent, les citoyens réclament davantage de transparence, davantage de redevabilité et davantage de justice dans le partage des richesses nationales.
C’est précisément pour cette raison que les révélations entourant cette affaire méritent toute notre attention.
D’autant plus que cette entreprise a déjà été confrontée par le passé à plusieurs procédures judiciaires dans différentes juridictions pour des faits liés à la corruption internationale.
Face à une telle situation, le Gabon ne doit ni céder à la panique ni s’enfermer dans le silence.
Au contraire.
Notre pays doit démontrer qu’il est capable d’incarner une nouvelle culture de la transparence, de la responsabilité et de la reddition des comptes.
Les plus hautes autorités de notre pays gagneraient à communiquer de manière claire sur les contours des accords concernés, à mettre à la disposition de l’opinion publique les informations qui peuvent l’être dans le respect des intérêts stratégiques de l’État et à coopérer pleinement avec toute procédure judiciaire visant à établir la vérité.
La transparence ne fragilise jamais un État.
La transparence protège les institutions contre les rumeurs.
Elle protège les responsables honnêtes contre les soupçons injustifiés.
Elle protège les citoyens contre la défiance.
Et surtout, elle protège l’avenir.
Le véritable enjeu aujourd’hui n’est donc pas seulement de savoir ce que révélera ou non l’enquête suisse.
Le véritable enjeu consiste à savoir quel modèle de gouvernance le Gabon souhaite construire pour les décennies à venir.
Un modèle fondé sur l’opacité, les privilèges et la concentration des richesses ?
Ou un modèle fondé sur la responsabilité, la redevabilité, la transparence et le partage équitable des fruits de la croissance ?
L’histoire nous enseigne que les nations qui réussissent durablement sont celles qui parviennent à transformer leurs ressources naturelles en écoles, en hôpitaux, en routes, en emplois, en entreprises et en opportunités pour leurs populations.
C’est ce défi qui se présente aujourd’hui au Gabon.
Au-delà des procédures judiciaires, au-delà des entreprises concernées et au-delà des polémiques du moment, une vérité demeure :
Les ressources naturelles du Gabon appartiennent d’abord au peuple gabonais.
Et chaque décision prise en leur nom doit pouvoir être expliquée, justifiée et défendue devant la Nation.
Le pétrole passera.
Les contrats passeront.
Les enquêtes aussi.
Les scandales y compris.
Mais l’exigence de vérité, de transparence et de justice du peuple gabonais, elle, demeurera.
Car la confiance du peuple constitue la première richesse d’un État.
Et aucune richesse naturelle ne saurait durablement la remplacer.
Par Joachim Mbatchi Pambou, Président du Forum Pour la Défense de la République (FDR) Candidat à l’élection présidentielle d’août 2023

