Lors de ses récentes tournées à travers le pays, le président de la République a multiplié les appels à l’endroit des Gabonais afin qu’ils investissent davantage les secteurs de la pêche, de l’agriculture et, plus largement, de l’entrepreneuriat. L’objectif poursuivi est louable : réduire la dépendance du pays aux importations, lutter contre la vie chère et encourager la création de richesses locales.
Cependant, une question fondamentale demeure : peut-on raisonnablement demander aux citoyens de produire davantage lorsque les conditions nécessaires à leur réussite n’ont pas été préalablement réunies ?
Le débat n’est pas celui de la valeur du travail. Les Gabonais savent travailler. Le véritable débat est celui des politiques publiques qui doivent permettre au travail de devenir productif, rentable et durable.
Dans le secteur de la pêche, les propos présidentiels ont parfois donné l’impression qu’il suffirait aux citoyens de se tourner vers la mer pour améliorer leurs revenus et contribuer à l’approvisionnement du marché national. Mais la réalité est bien plus complexe.
Devenir pêcheur ne s’improvise pas. Il faut une embarcation, un moteur, du carburant, du matériel de sécurité, des équipements de conservation et des connaissances techniques. Même la pêche sportive pratiquée avec du matériel moderne exige des moyens financiers considérables. Une simple canne à pêche haut de gamme peut coûter plusieurs centaines de milliers de francs CFA. Comment alors demander à un citoyen disposant de revenus modestes de se lancer du jour au lendemain dans une activité aussi exigeante en capital ?
La vraie question est celle du rôle de l’État.
Où sont les programmes de formation professionnelle destinés à créer une nouvelle génération de pêcheurs gabonais ? Où sont les mécanismes de financement adaptés aux jeunes souhaitant intégrer la filière ? Où sont les coopératives soutenues par l’État, les dispositifs de crédit, les aides à l’acquisition de matériel, les infrastructures de débarquement et les unités de conservation du poisson ?
Plus encore, lorsque certains segments de l’activité sont déjà largement occupés par des acteurs disposant d’une forte expérience ou d’une organisation économique plus structurée, quelle stratégie publique est mise en œuvre pour faciliter l’intégration des Gabonais dans leur propre économie maritime ?
Ces interrogations ne traduisent pas un refus du travail. Elles rappellent simplement qu’un entrepreneur ne se nourrit pas de discours. Il a besoin d’un environnement favorable.
Le même constat s’impose dans le secteur agricole.
À Mayumba, le président a encouragé les femmes à retourner aux champs afin que l’ouverture progressive des marchés régionaux ne conduise pas à une domination des produits étrangers sur le marché intérieur gabonais.
L’analyse est pertinente. Aucun pays ne peut durablement construire sa souveraineté alimentaire en dépendant massivement des importations.
Mais là encore, les réalités du terrain semblent avoir été insuffisamment prises en compte.
Depuis plusieurs années, les conflits entre les populations rurales et la faune sauvage constituent l’un des principaux freins au développement agricole. Dans de nombreuses localités, les éléphants détruisent régulièrement les plantations, anéantissant parfois plusieurs mois de travail en une seule nuit.
Cette situation a créé une véritable peur chez de nombreuses femmes rurales. Certaines ont réduit leurs surfaces cultivées. D’autres ont tout simplement abandonné leurs activités agricoles.
Comment demander à ces femmes de retourner massivement aux champs sans leur garantir la protection de leurs cultures ? Comment leur demander d’investir leur temps, leur énergie et leurs faibles ressources financières dans une activité dont les récoltes peuvent disparaître avant même d’arriver au marché ?
Là encore, le problème n’est pas un manque de patriotisme économique. Le problème est l’absence de réponses publiques suffisamment efficaces face aux risques supportés par les producteurs.
Dans tous les pays qui ont réussi leur transformation économique, les politiques publiques ont précédé les appels à l’entrepreneuriat. Les États ont d’abord créé les infrastructures, organisé les filières, sécurisé les investissements, facilité l’accès au crédit, accompagné les producteurs et réduit les risques économiques.
L’entrepreneuriat n’est jamais né d’une simple exhortation. Il naît lorsque les risques deviennent acceptables et que les opportunités deviennent accessibles.
Le rôle d’un chef d’État ne consiste donc pas uniquement à encourager les citoyens à entreprendre. Il consiste également à construire les conditions institutionnelles, économiques et sociales qui rendent cet entrepreneuriat possible.
La lutte contre la vie chère ne sera pas gagnée en demandant aux Gabonais de devenir pêcheurs, agriculteurs ou entrepreneurs du jour au lendemain. Elle sera gagnée lorsque les politiques publiques permettront à chaque Gabonais qui souhaite entreprendre de le faire avec une formation adaptée, un accès au financement, une protection contre les risques majeurs et une perspective réaliste de réussite.
Car avant de demander davantage d’efforts aux citoyens, un État doit d’abord lever les barrières qui les empêchent de transformer leurs efforts en prospérité.
Jean-Arsène HOULA-HOULA, Chroniqueur politique et architecte du sursaut national.Répondre

