Les invisibles qui construisent l’Afrique – Fred Swaniker

Former des dirigeants est peut-être la manière la plus silencieuse de transformer un continent.

Les grandes transformations commencent rarement par ce que l’on voit.

Elles prennent souvent naissance dans des lieux plus discrets : une salle de classe, une bibliothèque, une conversation, une rencontre entre un professeur et un étudiant. Bien avant les réformes, les entreprises ou les infrastructures, il existe un espace où se forgent les femmes et les hommes qui les rendront possibles.

Cette idée traverse toute l’œuvre de Fred Swaniker.

À première vue, son parcours ressemble à celui d’un entrepreneur de l’éducation. Une lecture plus attentive révèle pourtant une ambition plus vaste. Depuis plus de vingt ans, le fondateur de l’African Leadership Academy, de l’African Leadership University, d’ALX et de l’African Leadership Network poursuit une même entreprise : bâtir un écosystème capable d’identifier, de former et de relier une nouvelle génération de dirigeants africains. (African Leadership Academy)

Cette cohérence est remarquable.

Les institutions changent de nom, les formats évoluent, les technologies progressent, mais la question demeure la même : comment un continent prépare-t-il celles et ceux qui auront la responsabilité de le diriger, d’y entreprendre, d’y enseigner, d’y innover ou d’y gouverner dans vingt ou trente ans ?

Cette interrogation ne lui est pas venue dans un amphithéâtre de Stanford.

Elle naît beaucoup plus tôt.

À dix-huit ans, après le décès de son père, Fred Swaniker aide sa mère à faire vivre une petite école au Botswana. Il devient directeur d’établissement alors qu’il est lui-même à peine adulte. Il enseigne, organise, gère les enseignants et découvre, presque par nécessité, le pouvoir transformateur de l’éducation. Il décrira plus tard cette expérience comme le moment fondateur de sa vocation. (Time)

La suite de son parcours le conduit chez McKinsey & Company, puis à la Stanford Graduate School of Business. Beaucoup auraient pu voir dans ce parcours l’occasion de construire une carrière internationale classique.

Lui en tire une autre conclusion.

Pendant son MBA, il rédige le plan d’affaires de ce qui deviendra l’African Leadership Academy. L’intuition est simple mais exigeante : si l’Afrique souhaite transformer durablement son avenir, elle ne peut pas dépendre uniquement d’universités conçues pour d’autres contextes historiques. Elle doit développer ses propres institutions de formation, pensées à partir de ses réalités, de ses défis et de ses ambitions. (Education Entrepreneurship Hub)

Cette idée prendra progressivement la forme d’un véritable écosystème.

L’African Leadership Academy accueille des lycéens issus de l’ensemble du continent autour d’un programme centré sur le leadership et l’entrepreneuriat. L’African Leadership University, implantée à Maurice et au Rwanda, propose une pédagogie orientée vers la résolution de problèmes plutôt que vers l’accumulation de connaissances. Avec ALX, cette logique s’étend à la formation numérique et aux compétences technologiques, afin de préparer des dizaines de milliers de jeunes Africains aux métiers de demain. (Time)

Ce qui frappe dans cette trajectoire n’est pas seulement la création de plusieurs institutions.

C’est leur articulation.

Elles ne fonctionnent pas comme des projets indépendants, mais comme les composantes d’une même architecture de transmission.

Cette notion de transmission mérite d’être prise au sérieux.

Lorsqu’on interroge Fred Swaniker sur son ambition, il ne répond ni par un classement universitaire ni par un objectif de rentabilité. Il explique qu’il a compris très tôt qu’il ne pourrait pas résoudre, à lui seul, les grands défis africains — la santé, l’éducation, les infrastructures, la gouvernance ou la sécurité alimentaire. Son projet est donc devenu différent : créer une « armée » de femmes et d’hommes capables, chacun dans leur domaine, d’apporter des réponses à ces défis. (Time)

Cette formule pourrait sembler ambitieuse.

Elle révèle surtout une manière particulière de concevoir le pouvoir.

Il existe un pouvoir qui décide.

Un pouvoir qui finance.

Un pouvoir qui gouverne.

Et il existe un autre pouvoir, plus discret : celui qui prépare les personnes qui exerceront, demain, ces responsabilités.

C’est probablement celui que Fred Swaniker cherche à construire.

Son diagnostic est connu. Selon lui, le principal déficit du continent n’est pas le manque de talent, mais le manque de leadership. Toute son œuvre institutionnelle découle de cette conviction. On peut partager cette analyse ou la discuter. Elle a au moins le mérite d’avoir produit des institutions cohérentes avec la vision qui les a fait naître. (African Leadership Academy)

Cette cohérence constitue peut-être sa contribution la plus durable.

L’Afrique débat souvent de ses infrastructures physiques : routes, ports, barrages, réseaux énergétiques.

Elle parle moins de ses infrastructures humaines.

Pourtant, les universités, les écoles de leadership, les réseaux d’anciens élèves et les lieux où se forment les futures élites participent eux aussi à la construction d’un continent. Leur influence se mesure rarement à l’échelle d’un mandat ou d’un exercice budgétaire. Elle se révèle progressivement, au fil des décennies, lorsque d’anciens étudiants deviennent entrepreneurs, chercheurs, diplomates, hauts fonctionnaires ou dirigeants d’entreprise.

L’ambition affichée par l’African Leadership Group de contribuer à former trois millions de leaders africains d’ici 2035 doit être comprise dans cette perspective. Il s’agit d’un objectif stratégique revendiqué par l’organisation, non d’un résultat déjà atteint. Plus qu’un chiffre, cette cible révèle l’échelle à laquelle Fred Swaniker pense son action. (African Leadership University)

Cette trajectoire invite finalement à déplacer une question.

Lorsque l’on parle des bâtisseurs de l’Afrique, pourquoi pense-t-on presque toujours à ceux qui construisent des entreprises, des banques ou des infrastructures ?

Pourquoi oublie-t-on si souvent celles et ceux qui consacrent leur vie à former les personnes qui les construiront ensuite ?

Cette analyse repose sur les informations publiques actuellement accessibles. Elle ne prétend ni résumer l’ensemble du parcours de Fred Swaniker, ni mesurer définitivement l’influence de ses institutions. Elle propose simplement de considérer que les écoles, les universités et les lieux de transmission constituent eux aussi des infrastructures stratégiques.

Et que les femmes et les hommes qui les bâtissent participent, souvent dans une relative discrétion, à écrire une partie de l’avenir du continent.

Ornella TCHUENTE

Laisser un commentaire