Gardien des rites, juge de paix, mémoire vivante du village. Au Togo, la chefferie traditionnelle incarne l’âme des terroirs. Mais l’institution s’effrite. Cause : sa politisation croissante. Pour la sauver, des voix s’élèvent : dépolitiser la chefferie et s’inspirer des modèles du Bénin et du Ghana, où rois et chefs restent au-dessus des partis.
Un trône pris en otage par la politique
Reconnu par la loi de 2007, le chef traditionnel togolais est pourtant rattrapé par les logiques partisanes. Trois maux reviennent :
1. Nomination sous influence : La coutume cède parfois devant l’allégeance politique. Résultat : des villages à deux chefs, des familles divisées.
2. Instrumentalisation électorale : À l’approche des scrutins, le chef devient relais de mobilisation. Sa parole, censée unifier, est désormais soupçonnée.
3. Autorité morale érodée : Quand il tranche un conflit foncier, on doute moins de son jugement que de ses affinités politiques.
Conséquence directe : désengagement des jeunes, perte de crédit des chefs, et surcharge pour l’État qui doit régler des palabres que la chefferie réglait autrefois.
Bénin et Ghana : deux leçons de neutralité
À l’Est et à l’Ouest, les voisins ont fait des choix différents, mais avec le même objectif : protéger l’institution.
Au Bénin, la loi de 2015 encadre sans inféoder. Le Conseil National des Rois existe, dialogue avec la Présidence, mais ne fait pas campagne. L’État soutient matériellement les chefs sans conditionner l’aide au soutien politique. Le chef est intronisé par la coutume, enregistré par l’État. La frontière est claire.
Au Ghana, la Constitution de 1992 va plus loin : elle constitutionnalise la chefferie. Aucun gouvernement ne nomme ni ne destitue un chef. Seule la Cour des Chefs, selon le droit coutumier, tranche les litiges. Un chef qui fait campagne pour un parti viole la loi. Résultat : un chef Ashanti est écouté par le pouvoir comme par l’opposition.
Togo : 3 réformes urgentes pour dépolitiser
Le Togo n’a pas à copier, mais à s’inspirer. Trois pistes se dégagent :
1. Séparer intronisation et reconnaissance : L’État ne nomme pas. Il authentifie, après vérification, celui que la coutume a désigné. Une Haute Autorité indépendante des partis pourrait en être garante.
2. Inscrire la neutralité dans la loi : Interdire, comme au Ghana, à un chef en exercice toute activité politique partisane. La sanction reviendrait à ses pairs, pas au pouvoir politique.
3. Redéfinir la mission : Ramener le chef à l’essentiel : médiateur des conflits, promoteur de la culture, moteur du développement local. Retirer de sa charge toute mission de mobilisation électorale.
Enjeu : préserver le ciment social
Dépolitiser la chefferie n’est pas affaiblir l’État. C’est le renforcer. Un chef neutre reste écouté par tous. Un chef politisé n’est écouté que par la moitié du village.
Le défi pour Lomé est politique : accepter que le trône du chef ne soit pas une antichambre de l’Assemblée nationale, mais le centre du village. Là où l’on règle les palabres, pas les élections.
Car si la chefferie s’effondre, le Togo perdra plus qu’une institution. Il perdra la mémoire de son art de vivre ensemble, avant l’ère des partis.
Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

