Face à la propagation incontrôlée des discours de haine sur les réseaux sociaux, António Guterres a interpellé la communauté internationale : les États doivent exiger des comptes aux plateformes numériques. Derrière cet appel de l’ONU se cache une vérité inconfortable. L’espace numérique, qui devait être une agora de liberté, est devenu un champ de bataille où la dignité humaine est l’enjeu. Les plateformes, en prétendant n’être que des “intermédiaires techniques”, esquivent une responsabilité qu’elles exercent pourtant chaque seconde par leurs algorithmes. Il est urgent qu’elles fassent bien plus pour protéger les individus et les groupes contre les préjudices.
De l’utopie de la connexion à la réalité du préjudice
Au départ, Internet promettait le rapprochement des peuples. Aujourd’hui, un tweet, une vidéo TikTok ou un post Facebook peuvent détruire une réputation, stigmatiser une communauté, inciter à la violence en quelques heures. Le préjudice n’est plus virtuel. Il se traduit par des suicides d’adolescents harcelés, des femmes politiques contraintes au silence, des minorités ethniques désignées comme boucs émissaires avant même qu’un conflit n’éclate.
À Lomé comme à Paris, à Ouagadougou comme à New York, la mécanique est la même : la colère génère de l’engagement, l’engagement génère du profit. Or, la haine est le carburant le plus efficace de l’économie de l’attention. Tant que ce modèle économique restera inchangé, la modération sera un pansement sur une hémorragie.
L’irresponsabilité organisée derrière le mythe de la neutralité
Les grandes plateformes se défendent : “Nous ne créons pas le contenu”. Argument juridiquement commode, moralement insuffisant. Car qui décide de ce que 3 milliards d’êtres humains voient en premier ? L’algorithme. Et l’algorithme est un choix humain. Il est codé, optimisé, testé pour maximiser le temps d’écran.
Quand un discours haineux en langue éwé, kabiyè ou bambara circule sans modération faute de moyens linguistiques, ce n’est pas un bug. C’est une hiérarchie des priorités. Quand une fausse information est vue 10 millions de fois avant d’être supprimée, ce n’est pas de la lenteur technique. C’est l’effet d’un système conçu pour la vitesse, non pour la prudence. Guterres vise juste : demander des comptes, c’est rappeler que tout pouvoir implique une reddition de comptes.
Trois devoirs urgents pour les plateformes
Si elles veulent rester des places publiques légitimes, les plateformes doivent passer de la posture défensive à une éthique de responsabilité :
a) Transparence et contextualisation locale
Publier des rapports de modération crédibles, désagrégés par pays, par langue et par type de préjudice. Une politique mondiale ne peut ignorer les réalités locales. Ce qui est un débat politique au Togo peut être un incitateur à la violence ailleurs. Il faut des équipes de modération qui comprennent la culture, les codes, l’ironie, l’histoire. L’Afrique francophone ne peut plus être la dernière servie.
b) Ralentir pour mieux protéger
Instaurer des “frictions” : ralentir la diffusion d’un contenu signalé comme potentiellement haineux le temps d’une vérification humaine. Dans le monde physique, on ne laisse pas une foule s’enflammer avant d’intervenir. Pourquoi l’autoriser en ligne ? La vitesse n’est pas une valeur en soi quand elle sacrifie la sécurité.
c) Responsabilité juridique et financière
Le statut d’hébergeur neutre doit évoluer. Quand une plateforme tire profit de contenus qu’elle refuse de modérer efficacement, elle doit en assumer les conséquences. Amendes dissuasives, obligation de réparation pour les victimes, audits indépendants : sans risque financier, l’autorégulation restera un slogan.
Le rôle des États et la responsabilité citoyenne
Les États, comme le demande Guterres, doivent légiférer sans tomber dans la censure. Le Digital Services Act européen montre la voie : obligations de transparence, coopération avec les chercheurs, recours pour les utilisateurs. L’Union Africaine et la CEDEAO doivent se doter de cadres similaires, adaptés à nos contextes.
Mais la loi ne suffit pas. Chaque internaute est aussi un modérateur. Partager sans vérifier, commenter pour humilier, se taire face à l’injure… c’est participer au désordre. Nos ancêtres disaient : “Les paroles qui blessent sont des termites : elles rongent la case de l’intérieur”. L’espace numérique est notre nouvelle case commune. À nous de la protéger.
Bâtir une agora numérique digne de l’humain
Les plateformes ne sont plus de simples applications. Elles sont les nouvelles places de marché des idées, des émotions, des identités. Une place publique sans règles finit toujours par chasser les plus faibles.
António Guterres ne demande pas de tuer la liberté d’expression. Il demande de sauver la dignité humaine. C’est exactement ce que nos traditions nous enseignent : la parole a du poids, et celui qui tient le tam-tam a le devoir de rythmer la danse, pas d’attiser la bagarre.
Les plateformes numériques doivent faire bien plus. Non par charité, mais par justice. Car si elles continuent de laisser la haine prospérer au nom du profit, elles ne seront bientôt plus que des arènes où l’humanité perd.
Dimitri AGBOZOH – GUIDIH

