Limiter le pouvoir présidentiel alors même que l’on occupe le sommet de l’État exige une discipline dont l’histoire politique africaine manque cruellement.
Tout le monde invoque la souveraineté. Tout le monde réclame la rupture. Tout le monde se réclame du peuple. Mais combien, une fois au pouvoir, acceptent de rogner leurs propres prérogatives ? Telle est la vraie question. Et c’est précisément ce qui se joue aujourd’hui au Sénégal, sous le regard de toute l’Afrique.
DES PARLEMENTS AFRICAINS SOUVENT RÉDUITS À DES CHAMBRES D’ENREGISTREMENT
Dans de nombreux pays, les citoyens appellent de leurs vœux des institutions robustes, des parlements indépendants et des dirigeants comptables de leurs actes. Les peuples sont las des présidences impériales, bâties autour d’un homme providentiel.
Pourtant, ailleurs, la tendance inverse persiste : verrouillage des institutions, mise au pas des oppositions, transformation des Assemblées nationales en chambres d’applaudissements.
Prenons le cas d’Abidjan : combien de décisions majeures donnent lieu à un débat contradictoire réel ? Combien de députés osent s’écarter de la ligne officielle sans s’exposer à des représailles politiques ? Ce sont là des interrogations que l’on évite trop souvent.
CONQUÉRIR LE POUVOIR EST FACILE. L’HONORER EST DIFFICILE.
Une démocratie ne se jauge pas au seul nombre d’élections. Elle se mesure à la capacité des institutions à contenir le pouvoir, à l’équilibrer, à le corriger. C’est en cela que le cas sénégalais retient l’attention.
Mais gardons-nous de toute naïveté. Le plus ardu n’est pas de prendre le pouvoir. Le plus ardu est de rester fidèle au projet qui a porté à la victoire. L’Afrique a déjà vu des oppositions, devenues majorités, reproduire les dérives qu’elles dénonçaient. Elle a vu des pourfendeurs de l’autoritarisme s’y adonner. Elle a vu des promesses de rupture se dissoudre dans les vieux réflexes du pouvoir.
DIOMAYE FAYE ET LE PASTEF : UNE ÉPREUVE DE VÉRITÉ
Si le Président Bassirou Diomaye Faye et le PASTEF, majoritaire à l’Assemblée nationale, parviennent à instaurer un réel équilibre des pouvoirs, ils pourraient ouvrir un nouveau chapitre politique en Afrique francophone.
À l’inverse, s’ils réactivent, pas à pas, les mécanismes qu’ils combattaient hier, la désillusion sera à la hauteur de l’espoir suscité. Ils s’engagent donc sur une crête étroite. Et les peuples africains, désormais, ne concèdent plus de délais indéfinis.
L’AFRIQUE N’A PAS BESOIN DE ROIS. ELLE A BESOIN D’INSTITUTIONS.
L’enjeu dépasse le seul Sénégal. Il engage tout le continent : voulons-nous persister dans le modèle du président tout-puissant, ou voulons-nous enfin bâtir des institutions fortes ?
L’Afrique ne manque pas d’hommes forts. Elle manque d’institutions fortes. Et la véritable révolution commencera peut-être le jour où une Assemblée dira « non » à l’exécutif, fût-il issu de sa propre majorité.
Car la démocratie ne naît pas dans l’unanimité des applaudissements. Elle naît dans le courage de la résistance institutionnelle.
Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

