Organiser une fête – Festival, Foire ou Salon – autour du livre, rassembler auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs, tous les acteurs qui, dans leur vie quotidienne, accordent à cet objet singulier, si léger et si dense, une place d’exception, est ou devrait être un moment de ferveur, de joie collective, et pourquoi pas d’espoir et de fraternité. Mais – et on me pardonnera je pense cet aveu – chaque fois que je me rends, aujourd’hui davantage encore qu’hier, dans une telle manifestation, là où les livres sont réunis par milliers, par dizaines de milliers, c’est l’angoisse qui prévaut. La même angoisse que celle éprouvée dans une librairie de grande surface, où les livres prolifèrent sur plusieurs étages et des centaines de mètres carrés. Pourquoi s’effrayer plutôt que se réjouir, face à une offre stupéfiante, démesurée ? Ce n’est pas seulement parce qu’une telle foison paralyse chez certains le désir de choisir. Non, c’est autre chose, c’est une peur, une panique quasi existentielle que viennent renforcer quelques constats présents.
Alors que la vue d’une bibliothèque, publique ou privée, ou bien encore la fréquentation d’une librairie aux dimensions modestes dans laquelle un professionnel, pour maîtriser un espace relativement réduit, opère des choix personnels fondés sur son goût, son expertise et la connaissance qu’il a de sa clientèle, donnent une idée concrète de ce qu’est la diversité éditoriale, les grandes fêtes autour du livre sont d’abord, pour nous auteurs, le lieu de la surabondance et de la surproduction. Et quand on connaît un peu « la chanson de l’édition », on sait que les lieux célébrant massivement le livre sont les espaces d’un combat féroce, où, derrière la belle apparence des présentoirs, des couvertures, des affiches, des échanges et des rencontres, s’opère une tuerie massive et silencieuse : beaucoup d’ouvrages à peine sortis sont presque aussitôt condamnés, la plupart des nouveautés disposant d’un laps de temps très court pour s’imposer, puisque les nouveautés suivantes sont déjà en coulisses, prêtes à bondir et chercher à prendre toute la lumière.
Plusieurs tendances récentes, ou accentuées récemment, viennent assombrir le tableau.
D’abord une évolution de l’édition vers la best-sellerisation, en parallèle à une tendance à la concentration des grands groupes éditoriaux, et en conséquence une quasi disparition des titres qui naguère occupaient une place centrale, entre le best-seller et l’ouvrage de niche, très confidentiel.
Ensuite il y a l’explosion du marché du livre d’occasion : un livre sur deux aujourd’hui est acheté sur le marché des plates-formes de revente qui, sans participer à la chaîne de la création, profitent du livre comme produit d’appel. Rappelons que sur ces ouvrages dits de « seconde main » les auteurs ne touchent rien au nom de « l’épuisement du droit d’auteur ».
S’ajoute à cela le constat établi par les enquêtes du Centre National du Livre d’une érosion régulière du lectorat, notamment parmi les jeunes lecteurs, adolescents et adultes : on accepte moins souvent qu’hier de prêter librement son attention à la lecture de livres, et, à l’instar de l’immense majorité d’entre nous, fascinés par leurs écrans-miroirs, on préfère se laisser prendre dans les flux d’images et de textes réglés par des algorithmes, et se laisser emprisonner dans les boucles de notifications et toutes sortes de distractions numériques qui atomisent notre concentration.
Enfin il y a l’irruption de l’IA générative avec sa double promesse : nous épargner l’effort de lire, d’écrire et de penser par nous-mêmes ; et pouvoir combler à toute vitesse et dans des quantités phénoménales notre faim, aussi gloutonne soit-elle, de récits apparemment inédits mais construits à partir de recettes déjà éprouvées, habilement – et de plus en plus habilement – revisitées. D’où cette perspective de voir, tôt ou tard, une production éditoriale déjà surabondante noyée sous un flot de productions machiniques venant concurrencer – supplanter ? – dans l’esprit du lecteur-consommateur ce qui était contenu dans cet écrin magnifique qu’on appelle un livre : œuvre de l’esprit, fruit d’une singularité humaine, expression d’une personnalité unique.
Dans cet écosystème d’une extrême fragilité, la précarité économique des auteurs, documentée depuis longtemps, devient plus massive, plus visible et plus inacceptable : comment espérer – à moins de figurer parmi la cohorte forcément restreinte des auteurs à succès ou des signataires de livres à succès – bénéficier de façon juste et décente de son activité de créateur ? Et comment imposer, face à la massification des flux d’ouvrages (livres d’occasion, productions textuelles machiniques), l’idée qu’un livre est un bien précieux, et que celui qui l’écrit mérite d’être concrètement encouragé et soutenu.
Deux perspectives d’action se dessinent pour nous, assez immédiatement. Continuer de nous battre pour que des solutions soient inventées, discutées, testées, pérennisées permettant à ceux qui enrichissent chaque jour par leurs créations la chaîne du livre, d’obtenir de meilleures rémunérations. Et imposer le principe qu’un livre, œuvre de l’esprit, et qu’un texte produit machine, ce n’est pas du tout la même chose, ce sont deux objets qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Et qu’il ne suffit pas d’un simple label « création d’un humain » apposé sur la couverture pour que ce principe soit reconnu par nous tous, auteurs, éditeurs, libraires, lecteurs, citoyens.
Christophe Hardy, Président de la SGDL

