« L’illusion des chiffres ou quand l’optimisme des données macro-économiques fait enfler les chevilles » par Hermann Ditsoga

Les chiffres ont une vertu : ils rassurent. Un taux de croissance à 3,2%, un déficit maîtrisé à 4%, une inflation contenue à 2,8%. Sur le papier, la Vè République tient ses promesses. Dans les salons feutrés, on s’en félicite. Les chevilles enflent. On parle de miracle gabonais, de retour à la performance, de digitalisation qui paie.

Mais sortez des tableaux Excel. Allez au marché de Mont-Bouët, dans une salle de classe sans craie à Port-Gentil, aux urgences de l’hôpital de Nkembo. Demandez au citoyen lambda ce que valent ces 3,2% de croissance quand son taxi coûte 500 FCFA de plus, quand son enfant n’a pas cours depuis deux mois, quand l’ordonnance reste dans la poche faute de moyens.

Voilà le piège de l’illusion des chiffres. La macro-économie parle au FMI, pas au peuple. Elle mesure des agrégats, pas des souffrances. Elle valide des trajectoires, pas des réalités. Et quand les décideurs confondent la courbe avec le terrain, ils gouvernent pour les statistiques, pas pour les hommes.

Le danger est triple.

Un : l’autosatisfaction. On croit avoir réussi, alors on ralentit les réformes. La diversification attendra. Le changement de mentalité attendra. Le baril est haut, les ratios sont bons, pourquoi changer ?

Deux : la déconnexion. À force de célébrer des chiffres que personne ne vit, on creuse le fossé entre l’élite et la rue. La colère ne naît pas des statistiques, elle naît du décalage entre les statistiques et le quotidien.

Trois : la fragilité. Un chiffre est une photo. Il ne dit rien du film. Une croissance portée par le pétrole, sans tissu productif, sans emploi jeune, sans école qui marche, est une croissance en sursis. Une bourrasque géopolitique et tout s’écroule.

L’optimisme macro-économique n’est pas interdit. Mais il doit rester humble. Un chiffre n’est qu’un outil. Si l’homme, au centre du projet de la Vè République, ne ressent rien, alors le chiffre ment.

Gouverner, ce n’est pas faire gonfler des ratios. C’est faire baisser la fièvre sociale. Et ça, aucun tableur ne le mesure.

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