La décision de l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA) d’interdire la commercialisation de plusieurs produits artisanaux, dont les jus de bissap et de gingembre, le lait caillé et les glaces reconditionnées, relance le débat sur la sécurité sanitaire des aliments au Gabon. Si les autorités invoquent un impératif de santé publique, la mesure suscite de vives réactions au sein des populations et des acteurs de l’économie informelle.
Des manquements sanitaires jugés graves
À l’origine de cette décision, une série de contrôles menés par l’AGASA ayant mis en évidence de nombreuses irrégularités dans la préparation et la vente de produits alimentaires de rue.
Parmi les principales défaillances relevées : absence de chaîne du froid pour des produits périssables, réutilisation de contenants non désinfectés, conditions de production insalubres, manipulation des aliments sans protection adéquate.
Selon les standards internationaux, ces pratiques augmentent fortement les risques de contamination bactérienne et d’intoxications alimentaires. À titre de comparaison, l’Organisation mondiale de la santé estime que 600 millions de personnes sont touchées chaque année par des maladies d’origine alimentaire dans le monde, causant environ 420 000 décès.
Une interdiction immédiate et généralisée
Face à ces constats, l’AGASA a opté pour une mesure radicale : l’interdiction immédiate de certains produits artisanaux jugés à risque.
Objectif affiché : réduire rapidement l’exposition des consommateurs aux dangers sanitaires.
Toutefois, cette approche uniforme, appliquée sans distinction à l’ensemble des vendeurs, est au cœur des critiques. Plusieurs acteurs dénoncent une décision jugée brutale et insuffisamment concertée.
Un secteur informel sous pression
L’impact de cette mesure est d’autant plus significatif que le secteur concerné constitue un pilier de l’économie informelle au Gabon.
Selon les estimations :plus de 60 % des actifs urbains travaillent dans l’informel,des milliers de commerçants dépendent de la vente de produits alimentaires de rue,une majorité de ces activités est exercée par des femmes.
Pour beaucoup, la vente de jus artisanaux représente une source essentielle de revenus quotidiens, permettant de couvrir des dépenses de base telles que l’alimentation ou la scolarité des enfants.
Une polémique sur la méthode
Si la nécessité d’améliorer les conditions d’hygiène fait consensus, la méthode adoptée par l’AGASA divise.
Sur le terrain, plusieurs voix appellent à une approche plus progressive : « Il fallait d’abord encadrer et former, avant de sanctionner », estime un vendeur concerné.
D’autres acteurs plaident pour une meilleure organisation du secteur, incluant un suivi des vendeurs et un accompagnement vers la mise aux normes.
Un dilemme entre santé publique et inclusion économique
La situation met en lumière une problématique structurelle : comment garantir la sécurité sanitaire des aliments sans fragiliser un tissu économique déjà précaire ?
Pour les autorités, la priorité reste la protection immédiate des consommateurs.
Pour les acteurs du terrain, l’urgence est également sociale.
Des pistes pour une régulation équilibrée
Plusieurs solutions sont avancées pour concilier ces impératifs :
-renforcement des capacités de contrôle de l’AGASA,
-mise en place de formations en hygiène alimentaire,
-création d’un système de certification pour les vendeurs conformes,
-aménagement d’espaces de vente réglementés avec accès à l’eau et à la chaîne du froid.
Ces mesures viseraient à structurer progressivement le secteur tout en limitant les risques sanitaires.
Un enjeu de gouvernance publique
Au-delà de la controverse immédiate, cette décision soulève des questions plus larges sur la régulation de l’économie informelle et la capacité des institutions à accompagner les acteurs concernés.
Elle met également en évidence la nécessité d’une meilleure coordination entre autorités sanitaires, collectivités locales et opérateurs économiques.
En interdisant certains produits artisanaux, l’AGASA envoie un signal fort sur sa volonté de renforcer la sécurité alimentaire au Gabon. Mais cette décision révèle aussi les limites d’une approche strictement répressive dans un contexte socio-économique fragile.
Entre impératif sanitaire et réalité économique, le défi pour les autorités sera de transformer cette crise en opportunité de réforme durable du secteur alimentaire.

