Gabon- Eramet : A Nairobi, le pari industriel du manganèse entre ambition souveraine et contraintes structurelles

En marge du sommet Africa Forward, le président Brice Clotaire Oligui Nguéma a reçu la PDG du groupe Eramet, Christel Bories, pour une rencontre bilatérale décisive. Au cœur des échanges : la transformation locale du manganèse, la modernisation du Transgabonais et la consolidation d’un partenariat industriel stratégique vieux de plus de trente ans.

Une étape clé dans la stratégie de souveraineté économique

À l’issue de la rencontre, Eramet a confirmé son engagement opérationnel en faveur de la transformation locale du manganèse au Gabon, avec un calendrier défini conjointement avec les autorités. Cette annonce s’inscrit dans une trajectoire politique plus large : celle d’un basculement progressif d’un modèle extractif vers un modèle industriel intégrant davantage de valeur ajoutée sur le territoire national.

Le Gabon ambitionne en effet de mettre fin à l’exportation de manganèse brut à l’horizon 2029, une orientation stratégique qui vise à capter localement les revenus issus de ses ressources naturelles.

Avec une production de 6,8 millions de tonnes en 2024 et une contribution économique directe estimée à 229,5 milliards de FCFA, la filiale Comilog d’Eramet demeure un pilier de l’économie gabonaise, représentant à elle seule environ 15 % de la production mondiale de manganèse.

Un partenariat industriel structurant mais asymétrique

Si le discours officiel met en avant un partenariat « renouvelé » et « équilibré », la réalité économique révèle une interdépendance marquée. Le Gabon apporte la ressource, tandis qu’Eramet maîtrise l’ensemble de la chaîne de valeur industrielle et commerciale, notamment grâce à son réseau mondial dans la sidérurgie.

Ce déséquilibre structurel explique le choix des autorités gabonaises de privilégier un acteur expérimenté plutôt qu’un développement autonome risqué. Eramet reste à ce jour le seul opérateur minier au Gabon à disposer d’une unité de transformation opérationnelle : le Complexe métallurgique de Moanda, inauguré en 2015 après un investissement de plus de 160 milliards de FCFA.

Mais cette expérience a également révélé les limites du modèle : difficultés techniques, contraintes logistiques et dépendance énergétique ont freiné la montée en puissance de cette infrastructure.

Le défi énergétique, talon d’Achille de l’industrialisationL’un des principaux obstacles à la transformation locale réside dans la question énergétique. La métallurgie du manganèse est extrêmement énergivore : la transformation de 2 millions de tonnes nécessiterait à elle seule près de 1 000 MW, soit davantage que la capacité électrique actuelle du Gabon, estimée à 704 MW.

Face à ce défi, les autorités ont fixé un objectif de 1 280 MW à moyen terme, avec un potentiel hydroélectrique évalué à 6 000 MW. Toutefois, cet écart entre ambition industrielle et capacités énergétiques réelles pose la question du calendrier et de la viabilité économique des projets annoncés.

Le Transgabonais, maillon critique de la chaîne industrielle

Autre pilier du dispositif : la modernisation du Transgabonais, infrastructure ferroviaire essentielle au transport du minerai. Une nouvelle phase de financement a été actée lors de la rencontre, confirmant son rôle central dans la stratégie industrielle.

Au premier trimestre 2026, le transport ferroviaire de manganèse a atteint 1,6 million de tonnes, en hausse de 16 % sur un an, avec un objectif annuel compris entre 6,4 et 6,8 millions de tonnes.

Au-delà du secteur minier, le Transgabonais constitue une infrastructure vitale pour l’ensemble de l’économie nationale, reliant zones de production, ports et centres urbains.

Entre ambition politique et réalisme économique

Sur le plan politique, cette séquence diplomatique traduit la volonté du pouvoir gabonais d’inscrire l’industrialisation au cœur de son projet de transformation économique. La méthode mise en avant repose sur une approche progressive, structurée et concertée avec les partenaires industriels.

Mais sur le plan économique, plusieurs incertitudes subsistent :

-la capacité réelle à financer et déployer les infrastructures énergétiques nécessaires ;

-la compétitivité des produits transformés sur les marchés internationaux ;

-la capacité à créer un véritable tissu industriel local au-delà de l’activité extractive.

Car transformer localement ne garantit pas automatiquement la création de richesse : encore faut-il produire à coût compétitif et écouler les produits sur un marché mondial fortement concurrentiel.

Un tournant stratégique sous haute surveillance

La rencontre de Nairobi marque ainsi moins une rupture qu’une accélération d’un processus déjà engagé depuis la visite d’État d’Emmanuel Macron à Libreville en novembre 2025.

Elle confirme surtout une réalité : le Gabon est entré dans une phase de transition industrielle où la réussite dépendra autant de la cohérence des politiques publiques que de la capacité à lever les contraintes structurelles.

Entre volontarisme politique et contraintes techniques, le pari du manganèse transformé localement reste ouvert. Son issue déterminera, à moyen terme, la crédibilité du modèle gabonais de souveraineté économique.

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