Journalisme en solde : Quand la plume se vend au plus offrant

« Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ? »

Cette phrase cynique attribuée à Bernard Tapie, homme d’affaires et ancien ministre français, résonne aujourd’hui comme une vérité amère dans le monde des médias. Dans bien des pays, en Afrique comme ailleurs, elle est devenue une pratique implicite : l’information ne se conquiert plus, elle se négocie. La vérité ne se cherche plus, elle se fabrique.

Mais derrière cette formule brutale se cache une réalité grave : la liberté de la presse est malade. Le journalisme, pilier des démocraties, est fragilisé. Et le public, en bout de chaîne, est de plus en plus désorienté, manipulé, voire trahi.Alors comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la parole journalistique perd-elle sa crédibilité ? Et surtout, que peut-on faire pour reconquérir l’intégrité du quatrième pouvoir ?

Quand l’information devient une marchandise

Dans les pays où la presse est officiellement libre, l’illusion de neutralité vole en éclats dès qu’on observe qui paie, qui possède, et qui dicte. La concentration des médias entre les mains de quelques groupes privés, souvent liés au pouvoir économique ou politique, transforme les rédactions en appareils de communication déguisés.

Un patron de presse ne veut pas d’ennuis avec les autorités ? On évite certains sujets. Un homme politique en campagne ? On le couvre gratuitement, en échange de « faveurs » futures. Un scandale financier ? On en parle brièvement ou pas du tout, selon qui est impliqué.

Dans certains cas, c’est plus direct : des journalistes sont payés pour publier, ou pour taire. Des enveloppes circulent après les conférences de presse, les voyages de presse deviennent des opérations de séduction. On n’achète plus des espaces publicitaires. On achète les esprits.

Journaliste ou influenceur ? La ligne devient floue

La montée en puissance des réseaux sociaux, des blogs, et des chaînes YouTube a brouillé les cartes. Aujourd’hui, tout le monde peut « faire de l’info », sans formation, sans rigueur, sans règles. Dans cette jungle numérique, les “journalistes” concurrencent les “influenceurs”, et parfois s’y confondent.

Certains journalistes cherchent à plaire plutôt qu’à informer. D’autres deviennent les porte-voix d’entreprises, d’hommes politiques ou de lobbys. La frontière entre journalisme, publicité et propagande est de plus en plus floue.

Résultat ? Le public ne sait plus à qui faire confiance. La parole journalistique a perdu son autorité morale.

L’Afrique n’est pas épargnée : entre précarité et pression politique

Sur le continent africain, la situation est encore plus préoccupante. De nombreux journalistes travaillent dans une précarité extrême : salaires misérables, absence de protection sociale, matériel obsolète. Dans ces conditions, il est facile de succomber à la tentation d’un “per diem” généreux ou d’une « mission bien payée ».

Mais la menace ne vient pas que de l’argent. Elle vient aussi de la peur : intimidations, procès, arrestations arbitraires, agressions, voire assassinats. Dans certains pays, critiquer un ministre ou un gouverneur, c’est risquer sa vie.

Ce climat pousse certains professionnels à l’autocensure. Ou à la compromission. Quand on n’a ni sécurité, ni liberté, ni reconnaissance, peut-on encore être intègre ?

Quand le public devient complice involontaireIroniquement, le public lui-même entretient parfois ce système. En refusant de payer pour l’information. En partageant sans vérifier. En privilégiant le sensationnel au factuel. En suivant davantage les “buzz” que les enquêtes.

Les journaux sérieux peinent à survivre. Les rédactions critiques ferment ou réduisent leurs effectifs. Et les plateformes d’infotainment, qui vendent de l’émotion plus que de la vérité, prennent le dessus.

L’information de qualité coûte cher. La désinformation, elle, est gratuite… mais coûte bien plus au final.

Que reste-t-il de la mission du journaliste ?

Face à tout cela, il est bon de se rappeler ce qu’est censé être le journalisme :

-Informer, en vérifiant, recoupant, hiérarchisant.

-Éduquer, en donnant du sens à l’actualité.

-Contrôler les pouvoirs, en posant les bonnes questions.

-Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas.

Un vrai journaliste n’est pas là pour plaire, mais pour éclairer. Pas pour flatter, mais pour déranger. Pas pour vendre, mais pour servir.

Et pourtant… beaucoup ont oublié cette mission. Par fatigue. Par peur. Par intérêt. Et certains n’ont jamais voulu la porter.

Des raisons d’espérer : tous ne sont pas à vendre

Heureusement, tous les journalistes ne sont pas corruptibles. Certains résistent, enquêtent, dénoncent, au péril de leur confort ou de leur vie. Des médias indépendants émergent, portés par des collectifs, des citoyens, des ONG, des financements éthiques.

L’ère numérique offre aussi des opportunités : le journalisme collaboratif, les plateformes de vérification des faits (fact-checking), les podcasts, les newsletters engagées, les vidéos documentaires.

Le public aussi change : il devient plus exigeant, plus critique, plus éveillé. Il commence à comprendre que l’information est un bien commun. Et que sa qualité dépend de nous tous.

Et si on retournait la question ? « Pourquoi acheter un journal quand on peut acheter un journaliste ? »

Oui, la phrase fait grincer les dents.Mais elle doit surtout provoquer un sursaut. Car le jour où plus aucun journaliste ne sera à vendre, le système n’aura plus rien à acheter.

Le jour où les lecteurs soutiendront l’info de qualité, la corruption perdra du terrain. Et le jour où les journalistes retrouveront leur fierté, leur mission sacrée, alors… La démocratie aura gagné.

Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

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