Le conseil des ministres du 8 septembre 2025 avait annoncé l’adoption d’un projet de budget arrêté à 7 233,3 milliards de francs CFA. Ce niveau inédit traduisait alors la volonté affichée du gouvernement de donner une traduction budgétaire concrète au projet porté par le Président de la République : celui de refonder l’État et de bâtir un édifice nouvel édifice institutionnel, économique et social. Toutefois, à la lumière des données macro-économiques disponibles et de l’histoire des finances publiques gabonaises, plusieurs observateurs auxquels nous avons associé notre modeste voix, avaient émis des réserves sérieuses quant à la soutenabilité de ces prévisions, ainsi qu’à la capacité réelle de l’État à mobiliser les ressources nécessaires pour honorer de tels engagements.
L’examen du projet de loi de règlement de l’exercice 2024 a permis en effet de mesurer l’écart entre les ambitions projetées et les capacités effectives de l’économie nationale. Le budget 2024 avait été exécuté en recettes et en dépenses à hauteur de 4 493 milliards de francs CFA.
Or, cet exercice budgétaire cet exercice budgétaire avait été élaboré dans un environnement international particulièrement contraint : ralentissement de l’économie mondiale, persistance des tensions géopolitiques et régionales, crise immobilière en chine, creusement des déficits publics dans plusieurs pays de l’OCDE, entre autres facteurs défavorables. Dans ce contexte, la mobilisation des ressources intérieures était demeurée relativement faible. Les recettes attendues s’élevaient à 1 523 milliards de francs CFA, pour un recouvrement effectif de 1 311 milliards de francs CFA, soit un manque à gagner de 211 milliards de francs CFA. Plus préoccupant encore, les dépenses d’investissement n’avaient représenté qu’environ 369 milliards de francs CFA, soit moins de 10 % du budget général. Ce niveau traduisait les limites structurelles de la capacité d’investissement public. Dès lors, en l’absence de ressources exceptionnelles clairement identifiées et quantifiées, il paraissait difficilement envisageable que le budget 2026 puisse atteindre 7 233,3 milliards de francs CFA, d’autant plus que l’investissement projeté reposait largement sur des financements extérieurs (FINEX). Nous avons critiqué ce que nous considérons comme un excès d’optimisme budgétaire, tout en reconnaissant le caractère politiquement mobilisateur de cette ambition. Mais l’histoire récente des pratiques budgétaires gabonaises imposait davantage de prudence que d’enthousiasme. Il apparaissait en effet particulièrement ambitieux pour le Gabon de dépendre à ce point du FINEX, alors même que celui-ci a dépasse rarement le seuil de 30% des financements mobilisés à l’année. Ainsi, confier quasi intégralement le financement de l’investissement public aux partenaires extérieurs revenait à exposer la stratégie de transformation de l’État à des aléas largement hors de contrôle national.
C’est pourquoi nous avions plaidé pour une révision des hypothèses budgétaires vers des niveaux plus cohérents avec les capacités réelles de mobilisation des ressources. Une telle position pouvait sembler en décalage avec les discours politiques dominant, mais elle relevait avant tout d’une exigence de sincérité budgétaire.
Aujourd’hui, les contraintes économiques et financières ont fini par imposer ce retour au réalisme. Malgré certaines ressources exceptionnelles liées au contexte énergétique international, plusieurs facteurs structurels ont rapidement réduit les marges de manœuvre de l’État : poids croissant de la dette publique, exigences des programmes en discussion avec le FMI, faiblesse persistante du rendement fiscal, limites des effets attendus de la digitalisation des paiements publics, entre autres. Ainsi le passage de 4 493 milliards de francs CFA en 2024 à 7 233,3 milliards en seulement deux ans apparaissait difficilement soutenable. Il était donc logique qu’une première révision à la baisse intervienne, ramenant les prévisions à 6 358,2 milliards de francs CFA.
Finalement, lors du conseil des ministres du 22 mai 2026, le gouvernement a adopté un projet de loi de finances rectificative fixant le budget à 5 495,2 milliards de francs CFA. Ce niveau paraît davantage en adéquation avec les réalités économiques actuelles. Il traduit une progression d’environ 1 000 milliards de francs CFA, entre 2024 et 2026, ce qui demeure significatif dans un environnement international toujours instable. Ce réajustement constitue implicitement la reconnaissance que les réformes engagées durant la transition n’ont pas encore produit les effets budgétaires et économiques escomptés.
Une Loi de finances rectificative suppose un collectif budgétaire, à la baisse dans notre cas, mais qui paie réellement la facture ?
Toute Loi de finances rectificative repose sur un principe simple : réviser les recettes et les dépenses pour tenir compte des contraintes nouvelles. Mais un ajustement budgétaire ne fait pas disparaître le déficit; il en redistribue simplement le coût.
La véritable question n’est donc pas uniquement : << de combien réduit-on ? >>, mais surtout : << qui supporte l’effort d’ajustement >>
- L’investissement public : première variable d’ajustement
Dans la pratique budgétaire, l’investissement public constitue généralement le poste le plus facile à réduire. Un projet non engagé, sans marché notifié ou sans études finalisées, peut-être suspendu sans provoquer immédiatement de contestation sociale. Cependant, ces coupes ont un coût différé considérable : ralentissement de la croissance future, affaiblissement de l’effet multiplicateur de la dépense publique, dégradation des perspectives d’emploi et retard dans les infrastructures structurantes. Autrement dit, l’économie préserve sa trésorerie à court terme, mais hypothèque sa croissance à moyen terme. - Les ménages : inflation et dégradation des services
Lorsque l’État refuse de réduire certaines dépenses, il compense souvent par davantage d’endettement ou par des ajustements tarifaires sur les services publics et les prix administrés : eau, électricité, transport, fiscalité indirecte. Ce type d’ajustement affecte l’ensemble de la population, mais frappe davantage les ménages Modeste, dont les capacités d’absorption des hausses de coûts demeurent limitées. - Les PME et fournisseurs de l’État
Lorsque les tensions de trésorerie augmentent, l’État reporte fréquemment la charge sur les entreprises privées en allongeant les délais de paiement. Une PME payée à 180 jours au lieu de 60 jours voit sa trésorerie asphyxiée. Beaucoup finissent par réduire leurs activités, licencier ou disparaître. Ce mécanisme fragilise progressivement le tissu économique national et favorise les importations au détriment de la production locale.
Ce sont des dépenses qui résistent généralement à l’ajustement.
À l’inverse, certains postes budgétaires demeurent rarement affectés de manière significative. Ce sont entre autres, le fonctionnement administratif, les missions, les véhicules, les indemnités, le fonctionnement courant, qui restent politiquement sensibles et sont souvent les dernières à subir des réductions substantielles.
Les circuits financiers parallèles, les mécanismes de collecte ou de dépenses situés en dehors du budget général, échappent souvent à l’effort d’ajustement. Tant qu’ils demeurent opaques et hors du périmètre budgétaire central, ils continuent de fonctionner pendant que les crédits budgétaires classiques sont comprimés.
La masse salariale publique à court terme, constitue une dépense rigide. En l’absence de réforme structurelle ou de plan de départs volontaires, Elle demeure difficilement compressible, même lorsque son poids réduit fortement les capacités d’investissement de l’État.
Trois pistes pour un ajustement plus équitable et plus efficace.
Si près de 1 000 milliards de francs CFA ont été effectivement retirés des ambitions initiales, alors la logique d’ajustement devrait reposer sur des principes de rationalisation plus cohérents.
- Faire porter l’effort sur l’inefficacité plutôt que sur l’activité productive
Il conviendrait de supprimer prioritairement les crédits non exécutables, les projets sans maturité technique ou les dépenses à faible rendement économique et social. L’objectif doit être de préserver l’investissement utile, tout en éliminant les dépenses improductives. - Intégrer les ressources parallèles au budget général
L’intégration progressive des circuits financiers extrabudgétaires permettrait d’améliorer la transparence, d’élargir les marges d’arbitrage budgétaire et d’éviter que l’ajustement ne repose uniquement sur les dépenses visibles et officiellement retracées. - Encadrer strictement les délais de paiement de l’État
La mise en place d’un plafond réglementaire de paiement par exemple 90 jours, accompagné de pénalités automatiques en cas de dépassement, limiterait le transfert du coût budgétaire vers le secteur privé.
Trois indicateurs pour évaluer la crédibilité de l’ajustement.
La pertinence d’une Loi de finances rectificative peut être appréciée à travers plusieurs indicateurs simples :
- Quelle part de l’ajustement provient réellement de la réduction des dépenses de fonctionnement ?
Si celle-ci demeure marginale, cela signifie que l’effort repose principalement sur l’investissement et les acteurs économiques. - Les délais de paiement des fournisseurs s’allongent-ils après l’adoption de la Loi rectificative ?
Si oui, cela traduit un transfert implicite des tensions budgétaires vers les PME. - Observe-t-on une amélioration concrète d’indicateurs économiques ou sociaux malgré l’ajustement ?
Si aucun indicateur ne s’améliore, l’ajustement relève davantage d’une logique de contraction budgétaire que d’une véritable réallocation stratégique des ressources.
En conclusion, dans une Loi de finances rectificative mal calibrée, ce sont généralement les acteurs les moins capables de se défendre qui supportent le coût de l’ajustement : ménages, PME et investissements d’avenir.
À l’inverse, une réforme budgétaire rigoureuse devrait faire porter l’effort prioritairement sur les dépenses improductives, les structures administratives hypertrophiées, les projets sans Impact réel et les mécanismes financiers opaques.
L’enjeu n’est donc pas seulement de réduire les dépenses, mais de déterminer avec lucidité quelles dépenses doivent être protégées et lesquelles doivent être rationalisées.
Hermann Ditsoga, partisan de la norme

