Au Cameroun, la longévité au pouvoir du président Paul Biya, 92 ans, pose depuis des années la question de sa succession. Dans les salons de Yaoundé, dans la presse et sur les réseaux, un scénario revient avec insistance : un duel d’influence entre Franck Biya, le fils du chef de l’État, et Chantal Biya, son épouse. Réalité politique ou fantasme collectif ? Entre rumeurs et stratégies d’appareil, la “guerre de succession” est déjà engagée dans les esprits, sinon dans les institutions.
Un pouvoir sans dauphin officiel, un vide qui s’emplit de spéculations
Depuis 1982, Paul Biya règne sans désigner de successeur constitutionnel. Le RDPC, parti au pouvoir, n’a pas non plus de mécanisme de désignation transparent. Ce vide institutionnel est fatal : il transforme chaque membre de l’entourage présidentiel en acteur potentiel. Dans ce jeu, deux figures monopolisent l’attention. D’un côté Franck Biya, discret mais de plus en plus visible lors de cérémonies officielles. De l’autre Chantal Biya, Première dame influente, très présente dans le champ social et médiatique.
L’absence de règles claires fait du Palais d’Etoudi un échiquier où chaque geste est décrypté comme un signal.
Deux légitimités, deux réseaux, deux visions ? La réflexion s’organise autour de deux types de légitimité qui s’affrontent sans jamais se nommer :
1. La légitimité du sang: Franck Biya incarne la continuité familiale. Dans plusieurs systèmes politiques africains, le “fils de” bénéficie d’un capital de proximité et de loyauté auprès d’une partie de l’appareil. Ses apparitions publiques sont analysées comme des tests d’acceptabilité.
2. La légitimité de l’influence: Chantal Biya s’appuie sur un réseau social, humanitaire et médiatique bâti depuis des décennies. La Première dame dispose d’une visibilité et d’une capacité de mobilisation que peu de ministres peuvent égaler. Elle incarne une forme de pouvoir parallèle, soft power, mais réel.
Entre ces deux pôles, les clans se recomposent. Les barons du RDPC, l’armée, les milieux d’affaires, la diaspora : chacun jauge, anticipe, parie. D’où la métaphore d’une “guerre impitoyable”, non pas de chars, mais d’influence.
Le danger : quand la succession devient le sujet avant le projet
Le vrai risque pour le Cameroun n’est pas que des ambitions s’expriment. C’est que la succession éclipse la gouvernance. Quand tout le jeu politique se résume à “après-Biya, qui ?”, trois effets se produisent :
1. Paralysie des réformes: Les décisions sont gelées par peur de déplaire à tel ou tel camp.
2. Fragmentation des élites : Au lieu de débattre de programme, on spécule sur les alliances.
3. Montée de l’incertitude: Les investisseurs, les partenaires, les citoyens attendent. Et un pays qui attend s’essouffle.
Proverbe bassa : « Quand les chefs se disputent l’héritage, le champ reste en friche. » Rendre la succession à la Constitution
Il n’existe pas de “succession naturelle” en démocratie. Il n’y a que des règles. La Constitution camerounaise prévoit l’intérim du président du Sénat en cas de vacance. C’est elle, et elle seule, qui doit encadrer l’après-Biya.
Tant que le débat restera centré sur des personnes, Franck ou Chantal, le pays s’enlise. Le jour où il se recentrera sur des institutions, des procédures et un projet, le Cameroun sortira de cette guerre d’ombres.
La question n’est donc pas “Franck ou Chantal ?”. La vraie question est : “Le Cameroun ou les clans ?”.
Et la réponse ne peut venir que des urnes, de la loi, et de la maturité collective.
Dimitri AGBOZOH – GUIDIH

