Transhumance au Togo : Entre vitalité pastorale et fracture rurale, qui en tire profit ?

Pratique ancestrale au cœur de l’économie pastorale togolaise, la transhumance fait débat. Si elle assure la survie des troupeaux et alimente les marchés, ses retombées profitent-elles aux communautés locales ou avant tout à une minorité d’intermédiaires ? Entre bénéfices réels et conflits persistants, l’équation reste complexe.

Une tradition de survie ancrée dans les saisons

Au Togo, la transhumance structure la vie des communautés peules depuis des générations. Chaque année, du nord aride vers le sud plus humide, les éleveurs conduisent leurs troupeaux à la recherche de pâturages et de points d’eau. Cette mobilité n’est pas un choix mais une nécessité climatique pour préserver le cheptel et garantir la subsistance des familles.

Au-delà de la survie des troupeaux, cette circulation saisonnière irrigue l’économie locale. Elle approvisionne les marchés en viande et produits laitiers, et enrichit les sols en fumure organique. Pourtant, ces avantages se heurtent à une réalité plus âpre : l’irruption massive des troupeaux dans les champs se traduit souvent par des pertes de récoltes et une compétition féroce pour l’eau et les terres.

Éleveurs et agriculteurs : entre conflits d’usage et accords de réciprocité

Les régions des Savanes, de la Kara et de la Centrale cristallisent ces tensions. Sur place, la relation oscille entre affrontements et arrangements. Les accords locaux permettent parfois un partage maîtrisé des ressources.

« Les éleveurs achètent nos produits et fertilisent nos champs, reconnaît Tchala K., agriculteur à Tchamba. Mais quand leurs bœufs détruisent nos cultures, le préjudice efface tout le reste. »

Cette ambivalence interroge : la transhumance profite-t-elle aux populations sédentaires, ou avantage-t-elle surtout les éleveurs nomades et les réseaux qui gravitent autour d’eux ?

Une chaîne de valeur captée par les intermédiaires urbains

La transhumance dépasse le duel éleveur-agriculteur. Commerçants, transporteurs et négociants de bétail constituent une chaîne d’acteurs qui écoulent le bétail vers Lomé, Cotonou, Accra ou Ouagadougou. Ils dynamisent l’économie mais concentrent les marges.

Faute de circuits de commercialisation équitables et de structures de régulation, les communautés rurales encaissent les coûts – cultures détruites, accès à l’eau disputé – sans percevoir l’essentiel des gains. L’impression domine : la transhumance enrichit davantage les intermédiaires urbains que ceux qui subissent son passage.

L’État en quête de régulation, des pistes vers l’équité

Conscient des enjeux, l’État togolais a adopté en 2019 un Code pastoral prévoyant des corridors officiels pour canaliser les mouvements de troupeaux. La FAO et d’autres partenaires appuient cette démarche pour apaiser les conflits et sécuriser la cohabitation.

L’application demeure toutefois en deçà des ambitions. Corridors peu balisés, moyens d’encadrement limités, contrôle difficile en zone enclavée : les éleveurs contournent souvent les itinéraires tracés. Sans ressources suffisantes, la régulation peine à s’imposer.

Vers une transhumance durable et partagée

Le changement climatique et la pression démographique rendent l’enjeu plus pressant. La raréfaction des ressources exacerbe les tensions tout en accroissant la dépendance des éleveurs aux pâturages du sud.

L’avenir de la transhumance suppose de repenser la gestion foncière et d’institutionnaliser le dialogue entre communautés. Des accords locaux de partage, la valorisation des produits d’élevage en circuits courts, une meilleure sécurisation des corridors : autant de leviers pour une pratique plus intégrée.

La transhumance n’est pas un vestige. Elle est un défi de développement rural. Pour qu’elle profite à tous, il faudra que paysans, éleveurs, commerçants et pouvoirs publics trouvent chacun une place juste dans l’équation.

Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

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