Sonko à la présidence de l’Assemblée : stratégie de survie politique ou prise de contrôle du législatif ?

Le 26 mai 2026, Ousmane Sonko quittait la Primature pour retrouver son siège de député. Le même jour, il était élu président de l’Assemblée nationale avec 135 voix sur 165. En moins de 24h, le leader du PASTEF a basculé de l’exécutif au législatif. Officiellement, un retour au “terrain de la représentation”. Dans les faits, un repositionnement qui interroge : pourquoi ce choix, à ce moment précis ? Derrière les décisions prises à l’hémicycle, quelles craintes, quels calculs, quelle stratégie ?

Quitter l’usure de la Primature pour préserver le capital politique

À la tête du gouvernement, Sonko portait les dossiers les plus sensibles : coût de la vie, emploi des jeunes, dette et négociations avec le FMI. Or, le FMI “ne pleure pas Sonko” mais “calcule”. Son refus de restructuration de la dette était perçu comme un blocage aux yeux des bailleurs. Un économiste notait que “Sonko était l’obstacle principal” aux ajustements structurels.

En quittant la Primature, Sonko se décharge de la gestion quotidienne et des arbitrages impopulaires. Il “quitte le costume de gestionnaire pour revêtir celui de stratège politique”. À l’Assemblée, il reprend l’initiative du discours : transparence, souveraineté, moralisation de la vie publique. L’enjeu : éviter que son image ne se ternisse dans l’exécution des réformes douloureuses, tout en gardant la main sur le narratif politique.

Sécuriser un contre-pouvoir face à l’exécutif

Le limogeage de Sonko a rompu le “binôme exécutif” avec le président Bassirou Diomaye Faye. Privé de la Primature, il lui fallait un autre levier institutionnel. L’Assemblée nationale est devenue cette planche de salut.

Avec une majorité de 130 députés sur 165, “presque tous fidèles à Ousmane Sonko”, le contrôle du perchoir lui donne un poids réel. Il peut désormais orienter l’agenda législatif, contrôler l’action du nouveau Premier ministre Al Aminou Lô, et peser dans les rapports de force au sein du camp présidentiel. La décision de reprendre l’hémicycle n’est donc pas un retrait : c’est l’occupation d’une nouvelle position de force dans un régime présidentialiste.

Anticiper le contentieux juridique sur son mandat

La réintégration de Sonko ne fait pas consensus. Le 1er juin 2026, des députés de l’opposition ont saisi le Conseil constitutionnel, invoquant l’article 54 de la Constitution sur l’incompatibilité entre fonction ministérielle et mandat parlementaire. Ils contestent la décision du Bureau de l’Assemblée du 24 mai 2026.

Sonko dénonce un “complot politique” et affirme que le Conseil n’est pas compétent. Il menace : “S’ils utilisent la force de l’État pour nous combattre, nous utiliserons tous les moyens légaux que nous confère la Constitution”. Le risque pour lui est clair : une décision défavorable du Conseil constitutionnel l’écarterait de l’Assemblée et donc du perchoir. Son retour rapide vise à créer un fait politique avant l’arbitrage juridique. Sur le fond, un juriste rappelle qu’un député qui quitte le gouvernement retrouve son mandat, sauf renonciation écrite et irrévocable.

Reconnecter avec la base militante avant les échéances

Après son départ du gouvernement, Sonko a déplacé son discours vers l’organisation et la doctrine du parti. Il appelle les cadres du PASTEF à “Yokk thiéré doli gnekh” : renforcer l’implantation locale. Réélu à l’unanimité président du parti le 6 juin 2026, il confirme son emprise sur la formation.

À l’Assemblée, il retrouve la confrontation directe, la tribune, le contact avec les militants “patriotes”. Loin des contraintes techniques de la Primature, il redevient le tribun qui mobilise. L’objectif est transparent : préparer les locales de 2027 et la présidentielle de 2029. Comme il l’a dit, “cette fois, aucun projet de sabotage n’aboutira parce que le peuple donnera les garanties qu’il faut”.

Un repositionnement, pas une retraite

Parler de “peur” chez Sonko serait simpliste. Ses décisions à l’hémicycle s’analysent comme un repositionnement stratégique. Il évite l’usure de l’exécutif, verrouille le législatif, protège son mandat parlementaire et resserre les rangs de son parti.

La question qui reste ouverte pour le Sénégal n’est pas psychologique, elle est institutionnelle : cette concentration de pouvoir législatif entre les mains du président du PASTEF va-t-elle renforcer le contrôle démocratique du Parlement, ou au contraire creuser les tensions entre l’exécutif et le législatif ? La réponse dépendra des actes, pas des intentions. Et l’hémicycle, sous la présidence de Sonko, sera le théâtre de cette réponse.

Dimitri AGBOZOH – GUIDIH

Laisser un commentaire