Quand la victime porte la barbe, la société détourne le regard. Pourtant, la violence psychologique conjugale détruit autant d’hommes que de femmes.
Dans nos esprits, la scène est figée : une femme, des bleus, des larmes. Le bourreau ? Un homme. Mais la réalité, elle, refuse ce scénario unique. Derrière des milliers de portes, ce sont des pères, des maris, des compagnons qui encaissent une autre forme de violence : celle qui ne laisse aucune trace sur la peau, mais ravage l’âme. La violence psychologique conjugale. Et elle ne choisit pas son sexe.
Des coups qui ne saignent pas
Pas de gifle. Pas de coup de poing. Juste des mots qui tuent à petit feu.
Humiliations répétées devant les enfants. Dénigrement constant : “Tu n’es bon à rien”. Moqueries sur le physique, le salaire, la virilité. Chantage affectif : “Si tu pars, je te détruis”. Menaces voilées sur la garde des enfants. Fausses accusations. Isolement social organisé : plus d’amis, plus de famille, plus de repères. Contrôle excessif du téléphone, des sorties, de chaque franc dépensé.
Fragiliser l’estime de soi jusqu’à ce que la victime doute d’elle-même et laisse l’autre prendre tout le pouvoir.
Statistique Canada le confirme : la violence psychologique est la forme de violence entre partenaires intimes la plus déclarée, par les femmes comme par les hommes. 36% des hommes canadiens ayant vécu en couple affirment avoir subi au moins une forme de violence depuis l’âge de 15 ans. Un homme sur trois. Le chiffre force au silence.
Le piège de la masculinité : “Un vrai homme ne se plaint pas”
Alors pourquoi n’en entend-on jamais parler ? Parce que la honte est plus lourde que la souffrance. Parce qu’un homme qui avoue être rabaissé par sa conjointe s’expose à l’ironie, au mépris, au fameux “Assume, tu es un homme !”.
La société a enfermé les hommes dans une armure : force, contrôle, impassibilité. Avouer sa vulnérabilité, c’est trahir le code. Résultat : ils se taisent. Ils minimisent. “Elle a juste un mauvais caractère”. “C’est un mauvais moment”. Ils ne reconnaissent pas immédiatement ces comportements comme de la violence.
Pendant ce temps, l’anxiété s’installe. La dépression guette. L’hypervigilance devient permanente. L’homme vit dans la peur du prochain reproche, de la prochaine scène. Certains développent un véritable état de stress post-traumatique. Leurs performances au travail chutent, leurs amitiés se distendent. La prison n’a pas de barreaux.
Une souffrance qui ne concurrence aucune autre
Écrire cet article ne vise pas à effacer la douleur des femmes. Loin de là. Les chiffres des féminicides et des violences physiques subies par les femmes restent alarmants et exigent une mobilisation totale.
Mais protéger les femmes n’oblige pas à rendre les hommes invisibles. La violence n’a pas de genre. Elle a une mécanique : dominer, contrôler, détruire. Quand ces comportements sont répétitifs et intentionnels, ce n’est plus une “dispute de couple”. C’est de la maltraitance, au sens de la loi.
Reconnaître les hommes victimes, c’est rendre le combat plus juste. Une société qui n’écoute qu’une moitié des victimes soigne mal tout le monde.
Les signaux d’alerte à ne pas ignorer
Comment savoir si on est sous emprise ? Voici les drapeaux rouges, chez les hommes comme chez les femmes :
1. *Critiques et humiliations constantes* qui visent à rabaisser.
2. *Contrôle des fréquentations et des activités* : avec qui tu sors, où tu vas.
3. *Menaces concernant les enfants* utilisées comme arme de chantage.
4. *Accusations répétées et sans fondement* : infidélité, incompétence, folie.
5. *Harcèlement après une séparation* : appels, messages, dénigrement.
6. *Chantage émotionnel* : “Si tu m’aimais vraiment, tu…”
7. *Campagnes de dénigrement* auprès de la famille, des amis, des collègues.
Briser le silence, c’est déjà se défendre
La première victoire contre l’emprise, c’est de nommer ce qu’on vit. Dire : “Ce n’est pas de l’amour. C’est de la violence”. La violence psychologique n’a pas de prix, mais elle a un coût : la santé mentale, la confiance, parfois la vie.
Au Togo comme au Canada, il est urgent d’ouvrir la parole aux hommes. Créer des lignes d’écoute, former les professionnels, former l’opinion publique. Un homme qui souffre n’est pas un homme “faible”. C’est un être humain qui demande justice.
Car l’honneur n’a pas de prix, disait-on hier. Et l’honneur d’un homme commence aussi par le droit d’être protégé quand il est victime.
*Aide :* Si vous reconnaissez dans ces lignes, parlez-en à un psychologue, un médecin, une association. Vous n’êtes pas seul. La violence psychologique est punie par la loi.
Et vous, que faut-il faire pour que nos communautés africaines cessent de rire quand un homme dit “j’ai peur chez moi” ?
Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

