La récente déclaration de l’avocat de l’ancien Premier ministre Alain-Claude Bilie-By-Nze, selon laquelle « les démocraties solides n’emprisonnent pas leurs opposants, elles les battent dans les urnes », appelle plusieurs observations. Non pas sur le droit de la défense, qui est légitime et fondamental dans tout État de droit, mais sur la lecture de l’histoire politique gabonaise que cette affirmation semble ignorer.
En voulant présenter son client comme la victime potentielle d’une démarche politique, l’avocat ouvre un terrain qui dépasse largement le cadre judiciaire. Il convoque la notion de démocratie sans prendre en compte le vécu politique de plusieurs générations de Gabonais.
Depuis la création du Parti démocratique gabonais (PDG) en 1968, le Gabon a connu plus d’un demi-siècle de domination politique d’un même système. Durant cette longue période, les opposants politiques, les militants syndicaux, les acteurs de la société civile et de nombreux citoyens ont souvent dénoncé des restrictions des libertés publiques, des arrestations arbitraires, des intimidations, ainsi que des processus électoraux contestés.
L’histoire politique récente du pays est jalonnée de crises post-électorales, de contestations des résultats et d’accusations récurrentes de fraude. Pourtant, malgré ces controverses, le régime se présentait lui-même comme démocratique. Cette réalité historique mérite d’être rappelée lorsque l’on invoque aujourd’hui les principes de la démocratie pour défendre un ancien acteur majeur de ce même système.
Une question fondamentale mérite alors d’être posée : la conception de la démocratie que l’avocat invoque aujourd’hui a-t-elle empêché son client de servir pendant de longues années un régime accusé par ses opposants d’avoir précisément limité l’expression démocratique ?
Mieux encore, les nombreuses contestations électorales enregistrées depuis le retour du multipartisme en 1990 ont-elles conduit son client à prendre ses distances avec ce système ? Au contraire, il en a occupé les plus hautes responsabilités administratives et politiques jusqu’à son effondrement le 30 août 2023.
Personne ne peut réécrire l’histoire. Les responsabilités politiques ne disparaissent pas au gré des circonstances. Ceux qui ont participé à l’exercice du pouvoir pendant plusieurs décennies doivent également assumer le regard critique que la nation porte aujourd’hui sur cette période.
En réalité, la déclaration de l’avocat semble moins destinée à éclairer le débat judiciaire qu’à déplacer le centre de gravité de l’affaire vers le terrain politique. Une telle stratégie est compréhensible dans le cadre d’une défense. Cependant, elle comporte un risque : celui de raviver des blessures encore vives chez de nombreux Gabonais qui ont connu les conséquences des dérives du système politique d’hier.
Car enfin, si le principe invoqué est que les démocraties solides battent leurs adversaires dans les urnes plutôt que de les emprisonner, alors il convient aussi de s’interroger sur les pratiques du régime auquel appartenait son client. Comment qualifier un système qui se proclamait démocratique tout en étant régulièrement accusé de manipuler les scrutins, de limiter l’expression de l’opposition et de recourir à des méthodes coercitives contre ses contradicteurs ?
Le paradoxe est là. Ceux qui découvrent aujourd’hui les vertus de la démocratie furent longtemps les bénéficiaires d’un ordre politique dont les pratiques étaient régulièrement dénoncées comme contraires à ces mêmes principes.
L’épisode du changement controversé du code électoral à la veille des élections du 26 août 2023 demeure dans toutes les mémoires. Cette séquence a contribué à accentuer la crise de confiance entre les gouvernants et les gouvernés, jusqu’à l’effondrement final du régime quelques jours plus tard.
La justice doit aujourd’hui suivre son cours avec sérénité, indépendance et impartialité. Les droits de la défense doivent être pleinement garantis. Mais vouloir transformer une procédure judiciaire en procès politique du nouveau contexte national ne saurait effacer le bilan historique d’un système dont les principaux responsables furent aussi les principaux bénéficiaires.
Avant de donner des leçons de démocratie aux Gabonais, il serait peut-être utile d’interroger d’abord ceux qui, pendant des années, ont exercé le pouvoir au nom de cette démocratie proclamée, alors même que celle-ci était régulièrement contestée par une grande partie du peuple.
La mémoire collective est parfois plus forte que les stratégies de communication. Et l’histoire politique du Gabon mérite mieux que les raccourcis destinés à détourner l’attention du fond d’une affaire judiciaire.
Cette version adopte le ton d’une tribune d’analyste politique, en privilégiant les faits historiques, la cohérence argumentative et la critique des contradictions, tout en évitant les formulations trop personnelles ou polémiques.
Par Petit-Lambert Ovono

