Ciseaux ébréchés extraits d’une poche, lame essuyée sommairement sur un pan de pagne, client assis sur un tabouret de fortune au bord de la chaussée… Dans le paysage urbain de Lomé, les manucures ambulants sont devenus un élément familier du quotidien. Apprécié pour sa proximité, sa rapidité et son faible coût, ce service de rue dissimule toutefois une réalité beaucoup plus préoccupante. Les professionnels de santé alertent en effet sur un risque avéré de transmission d’agents pathogènes. Afin d’en mesurer l’ampleur, nous avons recueilli les témoignages des trois parties prenantes : les prestataires, les usagers et le corps médical.
DES CONDITIONS D’EXERCICE PRÉCAIRES
Au marché d’Adawlato, M. Yaovi exerce cette activité depuis trois ans, à raison de cinq clients en moyenne par jour. Pour lui, le respect des normes d’hygiène relève du luxe.
« Je rince mes instruments à l’eau savonneuse entre deux clients. En cas de coupure, j’applique un peu d’alcool. Le désinfectant spécifique, quant à lui, coûte près de 1 500 F CFA le flacon et s’épuise rapidement », explique-t-il.
La pression économique impose parfois des raccourcis.
« Lorsqu’une blessure survient et que le sang coule, j’essuie la lame avec mon mouchoir et un reste d’alcool, puis je poursuis. Le temps d’arrêt n’est pas une option », reconnaît-il sans détour.
S’il affirme avoir entendu parler du VIH et des hépatites par les médias, la précarité l’emporte sur la prudence :
« Nous n’avons reçu aucune formation. Nous travaillons pour survivre. Refuser un client faute de produits, c’est s’assurer une journée sans revenu. »
L’ARGUMENT DU COÛT CHEZ LES USAGERS
Du côté des clients, l’accessibilité financière et la célérité du service priment. Gabriel K., conducteur de taxi-moto, dit « zémidjan », à Assigamé, en est un habitué :
« Dans un salon, la manucure coûte entre 500 et 1 000 F CFA. L’opérateur de rue facture de 100 à 300 F CFA. C’est immédiat, sans rendez-vous. Pour un zémidjan, chaque minute et chaque franc sont précieux. »
Diane Avignon, étudiante à l’Université de Lomé, partage ce point de vue :
« En quelques instants, pour 100 F CFA, le travail est fait et impeccable. »
Interrogée sur le risque infectieux, elle relativise :
« J’ai conscience du danger, mais couper des ongles ne m’apparaît pas aussi risqué qu’un tatouage. De surcroît, m’enquérir de leurs méthodes de désinfection reviendrait à leur témoigner de la méfiance. Et c’est une pratique courante dans la rue. »
Jacqueline, également étudiante à l’UL, dresse le même constat, tout en commençant à réaliser que ces instruments peuvent véhiculer des virus d’un individu à un autre.
L’ALERTE DES MÉDECINS : UN RISQUE DOCUMENTÉ
Face à cette banalisation, les spécialistes se montrent sans équivoque. Le Dr Simplice ASSIGNO, médecin généraliste à Lomé, met en garde :
« Toute effraction cutanée provoquée par un instrument souillé par le sang d’une personne infectée constitue une voie de transmission du VIH, de l’hépatite B et de l’hépatite C. Elle peut également entraîner des abcès, des panaris et d’autres infections sévères. L’hépatite B est environ 100 fois plus contagieuse que le VIH. Une micro-lésion invisible suffit à contracter la maladie. »
S’il est délicat d’établir un lien de causalité formel en consultation, le praticien confirme que ce secteur est placé sous observation :
« Nous prenons en charge des patients présentant des complications. Prouver une imputabilité à 100 % demeure complexe, mais il s’agit d’un facteur de risque majeur que nous surveillons étroitement. »
DES RECOMMANDATIONS POUR ENDIGUER LE PHÉNOMÈNE
Pour contenir ce problème de santé publique, le médecin formule plusieurs préconisations :
1. À l’attention des prestataires* : Disposer d’au moins deux jeux d’instruments complets et recourir systématiquement à des solutions désinfectantes appropriées.
2. À l’attention du public : Privilégier les instituts professionnels respectueux des normes d’hygiène, ou, à défaut, utiliser un kit de manucure/pédicure strictement personnel.
3. De manière générale : Proscrire le partage de tout objet tranchant ou perforant — lames, coupe-ongles, rasoirs, tondeuses —, se soumettre à un dépistage et se faire vacciner contre l’hépatite B.
« Le message est limpide : proscrivez le partage d’objets coupants. Une campagne de sensibilisation à grande échelle, à destination des praticiens comme des usagers, s’impose. Les ongles ne valent pas la santé », insiste le Dr ASSIGNO.
À Lomé, le dilemme demeure entier entre accessibilité économique et impératif sanitaire. Si la débrouillardise permet à de nombreux jeunes d’assurer leur subsistance, le corps médical rappelle qu’elle ne saurait se pratiquer au mépris de la vie humaine. Face à une pratique qui concerne des milliers de Togolais, la solution la plus efficace réside dans l’éducation des consommateurs et dans la formation des acteurs ambulants aux règles fondamentales d’hygiène.
Dimitri AGBOZOH-GUIDIH

