Dette publique du Gabon : Que recouvre réellement le ratio de 80 % du PIB ?

Le débat sur le niveau réel de la dette publique gabonaise prend une tournure de plus en plus technique. Au cœur de la controverse : le ratio d’endettement du pays, régulièrement situé autour de 80 % du PIB dans les projections et analyses du Fonds monétaire international (FMI).

Dans une lecture récente, Jean Gaspard Ntoutoume Ayi conteste cette approche. Selon cette analyse, la « dette publique conventionnée » du Gabon se situerait autour de 8 000 à 8 400 milliards de FCFA, un montant qui, rapporté au PIB, ne permettrait pas d’atteindre un ratio de 80 %. Les autres éléments pris en compte dans le calcul du FMI seraient assimilés à des « créances détenues par des tiers sur l’État ».

L’argument mérite d’être examiné.

Car derrière cette controverse se trouve une question fondamentale de finances publiques : qu’est-ce qu’une dette publique ?

Premier constat : le stock de dette est déjà considérable

Les données de la Direction générale de la Dette permettent d’établir une première réalité difficilement contestable : le stock de dette du Gabon a fortement augmenté ces dernières années.

L’encours de la dette publique aurait atteint :

PériodeEncours de dette
Fin 20247 824 milliards FCFA
Octobre-novembre 20258 547 à 8 607 milliards FCFA
Fin décembre 20258 780 milliards FCFA

Même avant d’intégrer d’autres passifs, ces montants représentent une charge financière considérable pour une économie dont le PIB nominal se situe autour de 11 500 à 12 500 milliards de FCFA, selon les séries et années retenues.

Un simple calcul stock/PIB permet donc déjà d’obtenir un ratio compris approximativement entre 70 % et plus de 75 %, selon le montant de dette et le PIB retenus.

Autrement dit, la question ne commence pas avec le chiffre de 80 %.

Elle commence déjà avec une dette conventionnée très élevée.

Le point de friction : que mesure le FMI ?

C’est ici que le débat devient plus complexe.

Le FMI ne se limite pas nécessairement à comptabiliser les seuls emprunts ayant fait l’objet d’un contrat classique entre l’État et un créancier.

Les standards internationaux de statistiques de finances publiques reposent sur une définition plus large des passifs financiers du secteur public.

Dans cette approche, peuvent notamment être pris en compte les arriérés de paiement, certaines obligations exigibles et d’autres passifs qui représentent une créance financière sur l’administration publique.

Cette distinction est essentielle.

Un État peut devoir de l’argent à une banque après avoir signé un contrat de prêt.

Mais il peut également devoir de l’argent à un fournisseur ayant livré des biens ou réalisé des travaux sans avoir été payé.

Dans les deux cas, quelqu’un détient une créance sur le secteur public.

La nature juridique de l’obligation diffère, mais son existence économique demeure.

Dette conventionnée contre dette au sens statistique

C’est précisément cette différence qui semble alimenter la controverse gabonaise.

La dette conventionnée correspond principalement aux engagements formalisés par des contrats d’emprunt.

La dette retenue dans les statistiques internationales peut avoir un périmètre plus large.

La question devient alors celle-ci : Un fournisseur impayé constitue-t-il une dette publique ?

Du point de vue de la comptabilité et des statistiques publiques, la réponse est généralement oui lorsqu’il existe une obligation financière exigible.

C’est notamment la logique des normes internationales de statistiques de finances publiques.

Réduire la dette à la seule dette bancaire, obligataire ou contractuelle reviendrait donc à laisser de côté une partie des engagements financiers de l’État.

Les arriérés, l’autre dette du Gabon

Dans le cas gabonais, cette question est loin d’être théorique.

L’accumulation d’arriérés publics a régulièrement été évoquée dans les diagnostics consacrés aux finances de l’État.

Or, un arriéré n’est pas une dette qui disparaît parce qu’elle n’a pas encore été réglée.

Au contraire, il peut devenir un problème supplémentaire.

Lorsqu’un fournisseur n’est pas payé, l’État conserve son obligation. Si le règlement est repoussé, la dette demeure. Si elle fait l’objet d’un moratoire, elle change de calendrier mais pas nécessairement de nature économique.

Cette situation peut également produire des effets en chaîne : difficultés de trésorerie des entreprises, retards de salaires ou de fournisseurs, recours accru au crédit bancaire et ralentissement de l’investissement privé.

L’intégration des arriérés dans une analyse de soutenabilité vise donc précisément à mesurer la totalité de la pression financière susceptible de peser sur l’État.

Le ratio de 80 % n’est donc pas une simple addition

L’une des critiques adressées au FMI consiste à considérer que le ratio proche de 80 % résulterait de l’ajout de créances qui ne constitueraient pas véritablement de la dette.

Cette interprétation mérite d’être nuancée.

Le ratio dette/PIB est obtenu en rapportant le stock de dette retenu dans une définition donnée au produit intérieur brut.

Il ne suffit donc pas de dire que le Gabon doit environ 8 000 milliards de FCFA.

Il faut également déterminer :

  1. ce que recouvre exactement ce stock ;
  2. quelle population d’entités publiques est couverte ;
  3. quels passifs sont intégrés ;
  4. quel PIB est utilisé au dénominateur ;
  5. quelle date est retenue pour la comparaison.

Deux institutions peuvent ainsi publier des ratios différents sans que l’une ait nécessairement « falsifié » ses chiffres.

Elles peuvent utiliser des périmètres statistiques différents.

Le précédent des 70 % de la CEMAC

Un autre élément permet de relativiser la polémique.

La Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) retient un critère de convergence portant notamment sur un plafond de dette publique fixé à 70 % du PIB.

Or, même en retenant uniquement les niveaux de dette conventionnée évoqués dans le débat, le Gabon se situe déjà autour ou au-dessus de ce seuil selon les années et les bases de calcul.

C’est un élément important.

Car si le débat porte sur la question de savoir si le Gabon est à 75 %, 79 % ou 82 %, il ne faut pas perdre de vue qu’une dette située durablement autour de 70 % du PIB représente déjà une contrainte majeure pour un État de la taille de l’économie gabonaise.

Le problème est aussi dans la trajectoire

Le véritable enjeu n’est cependant pas uniquement le niveau atteint à une date donnée.

C’est la trajectoire.

Entre fin 2024 et fin 2025, le stock communiqué de dette publique est passé de 7 824 à environ 8 780 milliards de FCFA, soit une augmentation de près de 956 milliards de FCFA en un an.

En valeur relative, cela représente une progression d’environ 12,2 %.

Cette évolution doit être rapprochée de la croissance du PIB, des recettes publiques, du coût du financement et du service de la dette.

Car un pays peut supporter une dette élevée si ses recettes progressent suffisamment rapidement et si le coût du financement reste maîtrisé.

À l’inverse, une dette moins importante peut devenir dangereuse lorsque les recettes stagnent et que le coût du service augmente.

Le service de la dette, angle mort du débat

Le stock de dette ne constitue donc qu’une partie du problème.

L’État doit chaque année payer :

  • les intérêts ;
  • les remboursements de principal ;
  • les échéances des obligations ;
  • les créances arrivées à maturité ;
  • les engagements éventuellement restructurés ou rééchelonnés.

Plus la dette intérieure augmente, plus les besoins de refinancement peuvent devenir importants.

Le recours au marché régional permet certes de mobiliser rapidement des ressources, mais il expose également l’État aux conditions du marché et au coût des taux d’intérêt.

La question n’est donc pas simplement : « Combien le Gabon doit-il ? »

Elle est aussi : « Combien doit-il rembourser chaque année et avec quelles recettes ? »

L’euro-obligation de 920 millions de dollars : un nouvel élément à surveiller

La trajectoire doit également intégrer les nouveaux financements mobilisés ou envisagés.

L’émission d’une euro-obligation de 920 millions de dollars, évoquée dans le débat sur la trajectoire de la dette, constitue à ce titre un élément supplémentaire à prendre en compte.

Une émission obligataire internationale permet de financer les besoins de l’État, mais elle augmente également les engagements futurs.

Elle expose en outre les finances publiques aux conditions des marchés internationaux et, pour un pays dont la monnaie est arrimée à l’euro, aux conditions de conversion et de financement en devises.

La question fondamentale reste donc celle de l’utilisation des fonds :

la dette finance-t-elle des investissements capables de générer de la croissance et des recettes futures, ou sert-elle principalement à couvrir des déficits courants et des besoins de trésorerie ?

Les projections du FMI comme signal d’alerte

Les projections citées dans le débat placent le ratio d’endettement autour de :

  • 70,9 % du PIB en 2024 ;
  • 78,9 % en 2025 ;
  • environ 86 % en 2026 ;
  • près de 94 % en 2027.

Si cette trajectoire se confirmait, le problème ne serait évidemment plus de savoir si le ratio est exactement de 78 %, 80 % ou 82 %.

Le signal serait celui d’une hausse continue de la dette par rapport à la richesse nationale.

Et c’est précisément ce que mesure un ratio de dette/PIB : la capacité relative d’une économie à porter son endettement.

Mais attention : le ratio dette/PIB ne suffit pas non plus

Pour autant, faire du ratio dette/PIB l’unique indicateur de santé financière serait également une erreur.

La soutenabilité dépend de plusieurs paramètres :

  • la croissance économique, qui augmente le dénominateur ;
  • les recettes publiques, qui déterminent la capacité de remboursement ;
  • le taux d’intérêt, qui détermine le coût du financement ;
  • la maturité de la dette, qui influence le risque de refinancement ;
  • la composition en devises, qui expose au risque de change ;
  • la part de dette intérieure et extérieure ;
  • les garanties accordées aux entreprises publiques ;
  • les arriérés ;
  • la qualité des dépenses financées par l’endettement.

Un ratio de 80 % n’a donc pas la même signification pour deux économies présentant des structures budgétaires totalement différentes.

Une controverse qui révèle surtout un problème de transparence

Le débat entre « dette conventionnée » et « dette publique » met finalement en évidence une nécessité : rendre publiques les différentes composantes de l’endettement avec suffisamment de précision pour permettre aux citoyens, aux parlementaires, aux économistes et aux investisseurs de reproduire les calculs.

Pour éviter les polémiques, les autorités pourraient notamment publier régulièrement un tableau consolidé précisant :

IndicateurDonnée à publier
Dette conventionnéeStock exact
ArriérésMontant exact
Dette intérieureRépartition par instrument
Dette extérieureRépartition par créancier
Garanties publiquesEncours
Passifs des entreprises publiquesMontant retenu
Service annuelPrincipal + intérêts
PIB utiliséValeur et source
Ratio dette/PIBMéthode de calcul

Une telle transparence permettrait de sortir du débat politique pour revenir aux données.

Le véritable enjeu : qui paiera la dette ?

Derrière les milliards et les pourcentages se trouve une question beaucoup plus concrète.

Qui supportera le coût de cette dette ?

Si l’endettement finance des infrastructures productives, des projets industriels rentables, l’énergie, l’agriculture ou des secteurs capables de générer des recettes fiscales supplémentaires, il peut contribuer à renforcer la capacité future de remboursement du pays.

En revanche, si les nouveaux emprunts servent principalement à refinancer d’anciennes dettes, payer des arriérés ou couvrir des déficits récurrents, le Gabon risque d’entrer dans une dynamique où une partie croissante des ressources publiques est consacrée au financement du passé plutôt qu’à celui de l’avenir.

C’est là que se situe le véritable enjeu.

Verdict : une bataille de chiffres qui ne doit pas masquer la réalité

Le débat sur le ratio de dette publique du Gabon ne peut être tranché sérieusement par la seule opposition entre « dette conventionnée » et « dette du FMI ».

Les données disponibles montrent au minimum trois réalités.

Premièrement, l’encours de dette conventionnée est déjà suffisamment élevé pour placer le pays autour ou au-dessus du seuil communautaire de 70 % du PIB selon les périodes et les bases retenues.

Deuxièmement, l’intégration des arriérés et autres passifs financiers n’est pas, en soi, une manipulation statistique : elle correspond à des pratiques internationales de mesure de la dette et vise à donner une image plus complète des obligations financières du secteur public.

Troisièmement, la progression du stock de dette et les projections à moyen terme constituent un sujet de préoccupation indépendant de la querelle sur quelques points de ratio.

La question n’est donc pas de savoir qui, du Gabon ou du FMI, « possède » le chiffre de dette le plus légitime.

Elle est de savoir quelle définition est utilisée, quelles données sont intégrées et si la trajectoire de remboursement demeure soutenable.

CHIFFRES CLÉS

  • 7 824 milliards FCFA : dette publique annoncée à fin 2024.
  • 8 780 milliards FCFA : niveau annoncé à fin décembre 2025.
  • +956 milliards FCFA : progression approximative du stock entre fin 2024 et fin 2025.
  • ≈ 12,2 % : progression du stock sur cette période.
  • 70 % du PIB : seuil de référence du critère de convergence de la CEMAC.
  • 70,9 % : ratio cité pour 2024.
  • 78,9 % : ratio cité pour 2025.
  • ≈86 % : projection citée pour 2026.
  • ≈94 % : projection citée pour 2027.
  • 920 millions de dollars : montant de l’euro-obligation évoquée dans la trajectoire récente.

À retenir

La dette gabonaise n’est pas une illusion créée par une formule statistique. Mais le chiffre de 80 % ne doit pas non plus être brandi sans expliquer précisément son périmètre, son dénominateur et les passifs qui le composent.

La bonne question n’est donc ni « le FMI ment-il ? » ni « la dette conventionnée est-elle la seule vraie dette ? ».

La bonne question est beaucoup plus exigeante : Quelle est la totalité des engagements financiers du Gabon, combien coûtent-ils chaque année, comment évoluent-ils et quelle capacité réelle l’État possède-t-il pour les honorer sans compromettre l’investissement public et les services essentiels ?

C’est à cette condition que le débat sur la dette publique pourra sortir de la polémique politique pour devenir ce qu’il devrait être : un débat économique documenté sur la soutenabilité des finances publiques et l’avenir budgétaire du Gabon.

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